vendredi 30 mars 2012

Création des Editions Nessy







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Premières parutions le 27 avril 2012.

vendredi 24 février 2012

Entretien entre Cenk Özdağ et Fabien Tarby




Entretien entre Cenk Özdağ et Fabien Tarby


Cet entretien fait suite à la série de conférences organisée par MONOKL, les 1-2 décembre 2011, à l'université turque de Bogazici, Istanbul, ayant pour thème :

Démocratie, Dictature et Philosophie


Alain Badiou, Idée communiste et terreur
Fabien Tarby, La politique matérialiste : entre multiplicités et dialectique
Jan Völker, The torsion of Philosophy
Ahmet Sosayl, Devrim Tiyatrosu, (Le théâtre de la révolution)
Frank Ruda, On the impossible necessity of philosophical forcing
Alberto Toscano, Politics in pre-politicals times
Lorenzo Chiesa, In-human dialectics : Badiou and Sartre
Jelica Sumic Riha, Emancipatory Politics and Philosophy in the 21st Century
Volkan Celebi, Devrimin Felsefesi ve Felsefenin Chora’sı (Yeri) (La chôra et la philosophie de la révolution)



Cenk Özdağ (journal AYDINLIK & magazine TEORI) - Lors de votre conférence, et aussi en réponse aux questions, vous avez dit que la vie d'aujourd'hui fabrique des individus passifs, les rend conformes, et que les médias déterminent l'attitude idéologique des individus, leurs attentes et leurs sentiments. Mais quelle est alors l'alternative révolutionnaire à ces structures ?

Fabien Tarby - Tout d'abord, je voudrais sincèrement vous remercier. Je crois que nous avons passé, grâce à Monokl, trois ou quatre jours assez extraordinaires à Istanbul, tant intellectuellement qu'affectivement. J'ai vu (nous y reviendrons) ce que peut une organisation intellectuelle quand elle est structurée et qu'elle libère des possibilités d'expressions et de pensées qui sont rares, je le sais, tant à Paris qu'ici. Et c'est là une première manière de répondre à votre question : nous sommes des résistants, cela est clair, et nous ne devons jamais perdre de vue un certain courage, que Monokl, Aydinlik et Teori incarnent parfaitement dans votre pays. Pour cela, nous ne devons pas penser uniquement selon le nombre, qui nous écrase, pour le moment, par sa passivité ou ses préjugés incorporés, quoi que nous fassions, et en dépit même – ce qui m'a rendu heureux – de la belle réussite populaire de ces conférences, qui fait écho aux conférences organisées à Londres, Berlin, New York par Alain Badiou et Slavoj Žižek, autour des intellectualités révolutionnaires de notre temps.
Il est donc raisonnable de penser que quelque chose commence à apparaître, un peu partout. Et ce qui apparaît est précieux, donnant à voir ce qui était refoulé par les structures dominantes. Je crois que nous entrons effectivement (Badiou a parfaitement raison sur ce point) dans une époque nouvelle du marxisme et même de l'anarchisme. Je détaillerai peut-être un peu plus tard, d'ailleurs, le problème pérenne de cette liaison entre communisme et anarchisme. Mais je veux d'abord dire ceci : des gens comme vous et moi avons dépassé, en dépit de l'idéologie opiacée qui règle mécaniquement nos corps et nos pensées, la honte qu'il y aurait (et qu'instille en chacun cette idéologie) à s'affirmer comme révolutionnaires. Nous en avons assez de ces insultes (« staliniens » valant comme parfait équivalent de « nazis » aux yeux de l'idéologie régnante, en France) ; non seulement, nous en avons assez, mais nos propos et nos pensés dépassent immédiatement ce genre de réduction stupide qui a cependant structuré, en Europe, ces dernières décennies, les repères des opinions. En ce sens, nous pouvons affirmer fièrement la venue d'une nouvelle époque de l'idée du communisme, qui est en même temps – Badiou a bien vu ce point – une réactivation de l'éternité sous-jacente à cette Idée, et qu'aussi bien Spartacus incarnait en son temps. Il faut, par exemple, dans mon pays, rappeler, sans cesse, la crucifixion des troupes de Spartacus du champ de bataille jusqu'à Rome, à intervalle calculé, plutôt que de s'extasier en mystiques sur l'histoire d'un certain Jésus-Christ, qui n'a fait que subir le même sort que ces milliers d'esclaves révoltés. Et il faut rappeler que le marxisme lui-même, comme moment historique et idéal, appartient à une histoire révolutionnaire à laquelle il s'incorpore, plutôt qu'il ne la fonde. C'est, à mon avis, un point important. Nous devons, au-delà même du marxisme, affirmer la teneur en éternité, en vérité, de l'idée du communisme. Une idée, oui, dont Epicure, Pythagore, Platon discutent déjà, à les suivre de près, même si le mot n'existe pas encore, bien entendu.
Maintenant, pour répondre plus directement à votre question, il est vrai que mon intention, à moi, se tourne volontiers vers la question du déterminisme social. Analyser les processus de soumission dans leurs formes actuelles m'intéresse. Badiou laisse ce travaille à d'autres. Dans nos entretiens, La philosophie et l’événement, il me répond que l'idéologie réactionnaire a toujours existé, et qu'il n'y a pas d'intérêt extraordinaire à s'attarder sur ce point, sa singularité actuelle, rappelant la prégnance et l'importance, en Europe, de l'idéologie chrétienne, autrefois. Ok, mais je pense qu'il y a vraiment un travail à faire sur les structures présentes de l'idéologie. J'ai tenté une esquisse de cela dans mon ouvrage Démocratie virtuelle .
En ce sens, mon ouvrage, Démocratie Virtuelle, marquait un certain retour à Debord, et à sa fameuse Société du spectacle. Je crois que cet ouvrage n'a pas vraiment vieilli. Il est utile, aujourd'hui encore. Mais il faut en même temps remarquer une évolution fondamentale. Ce que les années 60-70 thématisaient, avec Debord, et, d'une autre manière, avec Baudrillard, Lipovetsky, un peu plus tard, c'était la société de consommation, dans la mesure où celle-ci, au sortir de la guerre et par la reconstruction de l'Europe, et le cadre économique positif, était une nouveauté. Les intellectuels y étaient attentifs. Alors qu'aujourd'hui la société de consommation est une évidence assimilée. On a donc aujourd'hui des figures différentes de cette mise en analyse conceptuelle, des figures désormais assez cyniques, ou désabusées, qui ne s'attardent plus à la découverte analytique de ce mode de société, le spectacle. Dans nos entretiens, A travers le réel, Slavoj Žižek fait une très juste remarque. Il dit que la nouveauté de notre temps est que nous savons, mais que ce savoir ne nous empêche pas d'accepter cela, dans les faits, d'accepter les structures. Nous savons, nous savons que ce qui règle le monde, par exemple, se tient dans un écart entre production et consommation au profit des nantis, et dans la prolifération de structures de plus en plus virtuelles, le capital abstrait, qui cependant vampirise et grossit de lui-même, et cela d'autant mieux, d'ailleurs, qu'il flotte en transcendance au-dessus des phénomènes concrets - ce n'est pas par hasard que nous avons même inventé cette expression ''économie réelle'' pour désigner ce qui des processus économiques relève encore du réel, à savoir la chaîne des travailleurs, ou le morceau de steak, effectivement dans l'assiette,  et dans l'estomac ; et nous savons que la politique parlementariste relève essentiellement d'un théâtre. Et que le médiatisme est la scène offerte à un tel théâtre. Tout le monde sait ça, en fait, en Europe. Mais ce savoir - cette prise de conscience - n'est pas accompagné d'une action collective, de la constitution d'un corps politique efficace. Il y a donc un étrange décalage entre la prise de conscience et l'action véritablement émancipatrice, ou révolutionnaire. Alors que les vieux marxistes pensaient un peu vite que la conscience impliquait l'action. C'est plus compliqué. Et c'est là que ce que je nomme (assez banalement du reste) la propagande opiacée agit. Je sais que ce journal télévisé est en un sens une mystification, qu'un match de football ou que la petite phrase d'un homme politique n'a pas de sens par rapport à la barbarie par indifférence, disons entre 6 et 9 millions de morts dans le monde, de maladie et de faim, particulièrement l'Afrique, et, cependant, je prends plaisir à savoir si le Paris-Saint-Germain, le club de foot, l'a emporté sur son terrain. Voilà l'effet de la propagande opiacée : elle nous déforme, ou plutôt nous reconduit vers l'animal, sans contraindre. Elle ne touche pas tant l'intellect que les perceptions et les sentiments de l'animal humain que nous sommes d'abord. Le processus d'interpellation dont parlait Althusser, il faut donc en suivre l'évolution ''historique''. La question est celle-ci : quels nouveaux modes d'interpellation ce monde a-t-il inventé ? Et, comme on le voit - ce pour quoi un penseur comme Žižek est précieux, tandis que quelqu'un comme Jacques-Alain Miller est politiquement assez méprisable - la question renvoie à la capacité qu'ont les processus sociaux d'agir comme inconsciemment sur les esprits et les corps.
Donc, si vous voulez, le problème me semble finalement être le suivant : que se passe-t-il, dans une société comme la mienne, la société française, pour qu'une certaine conscience soit là, et cependant inactive ? Il faut par exemple que les choses soient encore acceptables, matériellement, pour les classes moyennes, même si ces dernières savent bien que quelque chose ne va pas, cloche. Il faut aussi que le peuple soit séparé de sa puissance par l'entretien des divisions (les ouvriers ne seraient pas les arabes, les commerçants ne seraient pas les fonctionnaires : toutes ces divisions dont les structures peuvent justement tirer leur continuité.) Il faut enfin (mais entre autres) que les repères politiques les plus fondamentaux – exemplairement l'idée d'égalité – soient niés, par l'identification de l'Idée du communisme à ses graves erreurs historiques, et que celles-ci soient identifiées à leur tour au nazisme, sous le terme de ''dictature'', ou de ''terreur'', sans plus de réflexion.
La démocratie a trois aspects, au moins. Premièrement, elle est un système, et, comme système, elle n'est rien d'autre qu'un filtre, une sorte de théâtre, ou de captation réductrice de la volonté générale. La démocratie parlementaire est un truc, ou un filtre magique, c'est du mana. Nous le savons au moins depuis Rousseau, qui a tout à fait raison d'affirmer qu'un peuple qui délègue sa souveraineté directe n'est plus un peuple. Deuxièmement, si l'on va jusqu'au bout de son essence, son centre est vide. C'est un vide structurel, produit par la structure, qui certes marque une forme de progrès par rapport à la substantialisation d'une force dominante (la seigneurie, la religion, la bourgeoisie, le despote et sa clique) mais qui rend identiques (une fausse égalité, particulièrement formelle, une sorte d’aberration sophistique) tous les genres de discours. « Moi, je veux du vert, toi, tu veux du rouge, ou du rose, et moi du bleu » – les couleurs politiques. La sophistique est donc réactivée à partir du principe de ce vide sacralisé, mais qui rate le vrai problème, très concret, de l'égalité, qui l'oublie, parce qu'il promeut une sorte d'équivalence finale des discours. Or, nous savons depuis Platon que cela est faux – tous les discours ne se valent pas. Cela est réellement faux. De surcroît, l'atmosphère opiacée empêche le plus souvent de comprendre la teneur réelle des discours, leurs différences. D'une certaine manière, ce monde est un monde qui parle trop, et ne discerne ni n'agit pas assez. La sophistique domine. Parce que la parole est comprise de plus en plus comme une image, et qu'il y a, de fait, toutes sortes d'images. Or, la parole n'est pas l'image ; elle est autre chose. C'est là le troisième point. La philosophie doit donc dire ''ce que parler veut dire'' et oser des distinctions, par exemple cette différence entre l'équivalence à peu près généralisée de tous les discours et la véritable égalité, qui n'est pas d'opinion, mais de situation concrète.
L'action, voilà la réalité. Mais on achoppe alors sur un autre problème, qui est le suivant : les forces d'émancipation, elle-mêmes, ne savent pas s'orienter à partir d'axiomes précis. Prenez les Anonymous, ce groupe générique d’internautes qui protestent contre les structures, et contre la volonté de ces dernières de maîtriser jusqu'au Net – ce qui ne sera pas (heureusement pour nous) une mince affaire pour ces structures étatiques - : par exemple, tous ceux qui en font partie et qui soutiennent telles ou telles ripostes se connectent en même temps sur tel ou tel site, telle ou telle cible, et font exploser le serveur – même celui des grands groupes bancaires. Eh bien, Anonymous est certainement une forme contemporaine révolutionnaire des plus intéressantes, mais le mouvement aime un peu trop vite se définir comme sans axiomes. La liberté (par exemple de participer à telle ou telle action) reste première dans un tel mouvement par rapport à la question de l'égalité. Voilà la limite des processus révolutionnaires des pays riches : nous ne savons pas encore bien régler le rapport liberté/égalité. Il est plus facile de se battre pour sa liberté individuelle (cela, d'ailleurs, même les capitalistes le font) que pour l'égalité de tous, qui m'obligerait à sortir de ma précieuse sphère privée, d'animal humain. Mais l'époque est ainsi. Nous devons faire preuve d'une certaine patience. A un certain moment, il y a des points d'implosion (le « Printemps arabe » l'a montré, même s'il a aussi montré que tout le problème se tenait dans le devenir de la révolution, et dans les structures dans lesquelles les gens interprètent la liberté retrouvée). Mais il est évident que les points d'implosions sont rares, et que l'Europe et les pays riches en sont structurellement éloignés, aujourd'hui.



Cenk Özdağ - Est-il alors possible de penser un média authentiquement révolutionnaire ? En quoi consisterait-il ?

Fabien Tarby - Même si je viens de parler d'Anonymous, j''avoue que Démocratie virtuelle reste prudent sur ce point. Le titre de l'ouvrage pourrait faire croire que je crois en la révolution Internet, et en toute cette multiplication des réseaux. Mais j'emploie en fait le mot ''virtuel'' pour désigner les structures électorales, médiatiques et économiques d'une société comme celle dans laquelle je vis. Bon, je ne la néglige absolument pas, cette capacité technique. J'en fais usage moi-même, avec délices, par exemple en ayant créé une revue numérique internationale de philosophie, dont l'orientation tient à la fois de Deleuze, Badiou, Lacan, Žižek, au moins, et qui affirme une claire ligne politique, grâce aux nombreux collaborateurs, aussi bien en Europe, aux States, qu'en Amérique du Sud. Plus fondamentalement, j'ai bien vu l'importance de la coordination numérique, digitale dans le fameux Printemps arabe. Mais je ne sur-estime pas non plus ce qui n'est qu'un moyen, un appareil, une possibilité. Croire que des possibilités révolutionnaires surgiront, comme du néant, d'Internet, est une erreur naïve. On trouve sur Internet ce que l'on veut ; et les gens y expriment ce qu'ils peuvent y exprimer. Le problème est donc plus fondamental, et se rapporte, au fond, à la prise de conscience individuelle, et à la dispersion des préjugés, au courage, à la possibilité, dirait Badiou, de transcender l'animal humain que nous sommes naturellement pour éprouver autre chose, le sujet événementiel et de vérité. C'est une tout autre affaire, qui peut se servir des nouvelles techniques, certes, mais qui ne s'y résume pas. Les contre-révolutionnaires, les amis du strict animal humain, c'est-à-dire les capitalistes, savent parfaitement, eux aussi, faire usage de ces nouvelles techniques, c'est évident.
Nous ne sommes donc pas plus avancés. Nous parlons tactique avec Internet, pas même stratégie puissante et à long terme, c'est tout. Où est alors le véritable problème ? C'est tout simplement un problème de prise de conscience active. Je ne crois pas, sur ce point, que nous ayons fondamentalement dépassé Marx. Je m'explique : la dialectique d'une détermination de classe, d'une part, et d'une libération de la classe exploitée, eh bien cette dialectique reste active. D'un côté, vous êtes déterminé ; de l'autre, vous pouvez accéder à votre propre libération. Seulement, il y a en même temps quelque chose de tout à fait nouveau par rapport à Marx, par rapport au monde qui est le sien. Cette nouveauté tient en ceci que nous ne pouvons plus penser en termes binaires bourgeoisie/prolétariat, du fait de l'extraordinaire extension des classes moyennes. Cela chacun le sait. Il faut donc d'autres stratégies, et, je le répète, de la patience, de l'endurance.
Par ailleurs, je dois dire que je ne surestime pas non plus l'action humaine quant à la question de l'histoire, ou plutôt du devenir collectif. Il y a certes des séquences favorables, des points d'accroche et décisionnels, des moments révolutionnaires. Mais il est fort possible que ce soit la géo-politique mondiale, et même nos conditions animales effectives (tout le problème de l'écologie) qui décident des situations en dernière instance... Cela dit, en toute situation, l'on peut faire quelque chose qui se décide pour la vérité contre le simulacre. C'est ça, le courage du sujet. Et cela seul vaut la peine, en politique.


Cenk Özdağ - Il y a une volonté, notamment chez Alain Badiou, de donner à penser l'apparition et la croissance de ce qui n'existait pas encore. Ce qu'il nomme « l'événement ». Ce serait cela, une forme nouvelle, pour notre temps, de pensée révolutionnaire et matérialiste. Mais comment cela se concilie-t-il avec l'épistémologie ou la théorie de la connaissance matérialistes, avec sa tradition  ?

Fabien Tarby - Vous posez là une question redoutable, qui concentre tous les problèmes de la philosophie matérialiste contemporaine, entre Deleuze et Badiou. Vous êtes au centre de ma réflexion actuelle. Je n'aborderai pas votre question d'un point de vue strictement théorique – cela serait trop long. Mais je dois cependant, au préalable, en dire deux mots, de la théorie, sans lesquels on ne comprendrait pas ma propre position. Il faut bien voir ce qui se joue entre Deleuze et Badiou. Pour faire simple, Deleuze affirme que l'événement, comme diffraction de l'être lui-même, est partout, au moins virtuellement. Deleuze sature l'être d'événements, suture les seconds au premier. Il y a toujours, et partout, des possibilités d'événements, du fait de la nature même de l'être, qui en promeut la venue, en son fond. Cela revient à dire, si vous préférez, et à titre de simples images, quelque chose d'aussi extrême (et phénoménologiquement faux) que ceci : toute la nature physique est quantique. Tout vibre, tout tourbillonne, tout change, en vérité, c'est Héraclite au fond ! Je ne crois pas en cette fable. Je peux constater, comme tout un chacun, une neutralité cruelle et en même temps apaisante (pour l'homme) des structures, au moins à notre échelle, à nous, les hommes. Je l'ai dit et redit, cette chose de bon sens : toute la physique n'est pas quantique ; le deleuzisme, le quantisme, si vous suivez mon image, ne s'applique qu'à une certaine échelle et ne dévoile pas l'être en tant que tel, l'être en véridicité. Qu'il soit cependant infini, l'être, est un autre problème, que Badiou sait résoudre. Il y a chez les deleuziens une constante confusion entre indétermination et infinité de l'être. Ce sont des romantiques, attardés. Et spécieux ou sophistiques puisqu'ils vous envoient toujours à la gueule, in fine, leur infinie indétermination de l'être qui vous empêche de poser quoi que ce soit au nom de leur dernier dieu, le Virtuel. Deleuze est plus près de Heidegger qu'il ne le croit, voyez-vous ? A sa manière, bien entendu... Bon, si tout n'est pas flux et multiplicités créatrices et indéterminables, qu'est-ce que c'est, alors, que l'être ? Certainement pas non plus une dissertation sans fin, à la Derrida – ce génie de ne point y toucher, à la fin. Alors, on devient badiousien : l'être est structures logico-mathématiques, infinies, certes, mais structures tout de même. L'ontologie et le phénomène sont mathématiques et logiques, ce que je crois, et que ni la phénoménologie issue de Husserl, ni Deleuze ni Derrida n'ont voulu voir, trop littéraires pour cela. Maintenant, si, en badiousien, j'affirme que l'être et ses structures sont logico-mathématiques, je me décide, avec Badiou, pour la rareté et l'importance des événements, qui bouleversent ces structures, même si l'on peut comprendre leurs paradoxales existences à partir de ces structures, comme exception. Tout cela, dans le système de Badiou, est ontologiquement magnifique et déroutant. Mais je passe les détails. Car la véritable question est de savoir si l'on y croit à l'événement, en dernier lieu. Je dirais oui, il est essentiel pour l'humanité de conserver cet héroïsme. En revanche, je ne suis pas sûr (malgré l'extraordinaire système de Badiou) que l'on puisse affirmer que l'événement existe en soi, hors du cadre transcendantal, finalement, de l'humain. Il n'y a peut-être d'événements que pour les humains. L'être, par son caractère vide, dans une pensée athée, en possibilise l'existence, ok, mais seul le regard et l'action des hommes en font une réalité. C'est pourquoi je suis allé jusqu'à dire qu'en dernier lieu la pensée de Badiou était une « synthèse inouïe entre matérialisme et idéalisme. » Mais j'ai beaucoup fréquenté les penseurs matérialistes. Et ma thèse est qu'aucun matérialisme ne peut être absolument plat. Il y a toujours, chez Epicure, La Mettrie, Marx, et donc chez Badiou, la possibilité non pas exactement d'une pure transcendance mais d'une sorte de vie supérieure à l'immanence, ou aux pures structures... Une grâce. Je pourrais longuement expliciter ce point, comme je l'ai fait dans un article, et même, il y a 7 ans, dans mon premier livre, Matérialismes d'aujourd'hui. Maintenant, on peut nommer cela, cette grâce en tout matérialisme, une ''fonction d'illusion'' induite même, c'est mon idée, par le va-et-vient entre la détermination et l'indétermination, l’abîme et le fondement, de la différence ontico-ontologique de Heidegger. Disons que j'essaye, en strict matérialiste, de machiner, mécaniser ce qui sépare la structure de cet excédent, de cet extra-être,  ou plutôt de cette extra-détermination. Néanmoins, le système de Badiou parvient à merveille à développer cela : sa grâce, celle de l'événement, n'est pas coupée des structures. Badiou a parfaitement compris cela. C'est le système, à cet égard, le plus raffiné et puissant qu'il m'ait été donné d'étudier, de très loin. Il m'importe ontologiquement de parler de fonction humaine d'illusion ; mais, finalement, je crois que nous, les hommes, dans ce que nous avons de meilleur, nous ne pouvons nous passer de telles fonctions, qu'on peut donc bien nommer, pour nous donner du courage et de la vitalité, des « événements. »


Cenk Özdağ - Comment évaluez-vous, alors, dans le contexte des problèmes contemporains du matérialisme ontologique, la dialectique idéaliste de Hegel ? Et quel sens donnez-vous au renversement matérialiste et marxiste de cette dialectique, qui la confirme et cependant en modifie le sens ?


Fabien Tarby - En philosophie, comme dans d'autres domaines, il y a parfois des ressources inattendues, qui dépendent des créateurs, des philosophes les plus entreprenants. L'hégélianisme est la plus fabuleuse des fables conceptuelles que la philosophie ait su créer. Mais regardez Žižek : il nous apprend à lire Hegel et la dialectique autrement. C'est une possibilité puissante, même si en dernier lieu il faut se demander quelle est la part de rhétorique en tout cela. La question de la dialectique est par ailleurs à la croisée des chemins chez Badiou. Badiou fut d'abord un pur dialecticien, comme en témoigne sa Théorie du sujet. En fait, le matérialisme a une histoire ambiguë et riche. Matérialisme physique d'Epicure, biologique de La Mettrie, puis, bien entendu, le matérialisme parvient à penser des phénomènes qui ne sont pas immédiatement matériels, mais cependant réels : la sphère sociale et historique ; et nous héritons alors du matérialisme historique et/ou dialectique, à partir de Marx. L'évolution remarquable de Badiou consiste à modifier profondément le sens de la dialectique : il y en a une, chez lui, mais entre les structures et l'événement, cela à partir de son chef d’œuvre L'être et l'événement. C'est une question très compliquée, cette évolution, dans sa pensée. Mais il est certain que Badiou la localise dans l'immanence des structures, à partir de l'irruption locale de l'événement, qui peut modifier par ses effets les structures, mais qui ne peut pas changer le Tout – ce serait une terrible illusion que de croire cela. Disons donc que la dialectique chez Badiou s'est instruite de plus en plus de ce que, s'il y a bien des généralités structurelles, il n'y a pas de Tout, de procès événementiel global, parce qu'il n'y a même pas de structure globale, d'ensembles de tous les ensembles. Par conséquent, l'événement fait dialectique, parce qu'il n'est pas la continuité des structures, qu'avec lui quelque chose advient, perce la structure, puis en modifie sans l'anéantir (synthèse ?) la donne. Mais la dialectique, même marxiste, n'est pas une forme ontologique globale, ce que sa Théorie du Sujet, encore qu'un peu trop fascinée par l'outil dialectique, percevait déjà. Le mathématisme semble avoir, par la suite, parfaitement convaincu Badiou de cela. C'est une forme subtile de retour à un Epicure mathématisé, avec, de surcroît, la déviation, le clinamen de Lucrèce localisé en événement. Il est important de comprendre cela. Avec son ''matérialisme aléatoire'' Althusser, à la fin, y allait.
En tout cas, si je lis l'évolution de la pensée de Badiou ainsi, c'est parce que je pense que la dialectique n'est pas ontologique. Je l'ai dit lors de ma conférence. La dialectique est un outil politique, mais n'est pas une réalité ontologique globale. Je crois que l'immanence admet en bout de course le vide, comme nom dernier des multiplicités infinies, anté-prédicatives, que c'est là, le vide, plutôt que Dieu, ou l'Un, le Tout, l'ultime nom de ce que l'homme peut comprendre de la structure ontologique, et donc de la Seinsfrage de Heidegger, qui est mon point de départ. Mais cela veut dire aussi que l'immanence est sans dehors, ou que tout dehors est interne, marque une différenciation et non pas une Négation dans un Processus Absolu. La dialectique globale est, ontologiquement, une approximation, une dioptrique myope et presbyte, un outil simplificateur.
Mais, et voilà la thèse que je soutiens, et que je soutenais déjà dans Démocratie virtuelle, il convient de ne pas aborder la politique comme on aborde l'ontologie. Même simplificatrice, la dialectique est un outil. Elle révèle quelque chose des grands ensembles et des situations et dynamiques du devenir collectif. Ma proposition centrale tient en ceci que ce n'est pas la dialectique qui fait l'histoire (encore moins la nature, contre les excès du Diamat) mais l'histoire qui donne à la dialectique plus ou moins de réalité. Il est par exemple normal, à certains égards, que notre époque pense davantage en termes deleuziens, phénomènes molaires et moléculaires, qu'en termes purement dialectiques. Mais à l'époque de Marx, c'était en termes dialectiques et non deleuziens qu'il fallait penser la réalité sociale, économique, historique.
Une fois que l'on a extrait la dialectique traditionnelle, marxiste – à supposer que Marx y crût absolument - du terrain ontologique, mais que l'on a conservé sa fonction instrumentale, la question devient alors celle-ci : la forme dialectique a-t-elle un sens, aujourd'hui, dans l'analyse que nous pouvons faire du monde collectif, social, économique ?
Ma réponse est mille fois ''oui''. Pourquoi ? Parce que c'est précisément dans les périodes où la dialectique semble illusoire que les forces intellectuelles et pratiques d'émancipation et de révolution en ont le plus besoin. La politique n'est pas l'ontologie. Il ne faut pas y raisonner selon la véridicité absolue mais selon l'utilité d'émancipation. En réalité, plus la dialectique est avérée (il y a clairement des dominants et des dominés) moins elle est intellectuellement utile, puisqu'elle est évidente, sous nos yeux. Et moins elle apparaît d'elle-même, plus sa conception est nécessaire aux formes révolutionnaires. C'est comme s'il y avait une dialecticité de la dialectique elle-même, au niveau de ce qui paraît et de ce qui ne paraît pas, ou guère. Or, où en sommes-nous, aujourd'hui, particulièrement dans les pays riches ? Tout le système à demi-inconscient est orienté de telle sorte que l'idée dialectique soit niée. On préfère parler de différences. La question de savoir si ce n'est pas là un simple rapport dominé/dominant, il faut l'occulter. Ce rapport travaille pourtant ma société. Bien pire : à l'échelle mondiale, ce rapport est d'une absolue évidence. Mais cette évidence est dissimulée, le plus souvent, par l'extravagant nombrilisme, narcissisme des pays riches. Donc, plus que jamais nous avons besoin de penser l'efficace politique d'un outil nommé « dialectique » pour dissiper les illusions et y voir clair.



Cenk Özdağ - Que pensez-vous de la thèse selon laquelle la pensée révolutionnaire de notre temps se tient à distance de l'Etat, et peut-être, même, n'a nul besoin d'une organisation politique classiquement structurée ? Souscrivez-vous à une telle thèse ? Peut-on penser ainsi un mouvement communiste ?

Fabien Tarby - Telle est en effet la thèse de Badiou. C'est pourquoi quiconque le traiterait de stalinien n'aurait rien compris à sa pensée politique, puisque le stalinisme incarnait le contraire même de cette thèse : Tout devait être à l'Etat, dans l'Etat. Badiou, à ma connaissance, parle rarement de l'anarchisme de gauche. Pourtant, à mes yeux, de tels problèmes se trouvent déjà concentrés (avant même le maoïsme) dans le rapport entre l'anarchisme et le communisme des premières Internationales. Localité, globalité, structure ou flux, tous ces problèmes sont déjà là. Et puis, chose importante, Marx et Engels affirment que le stade ultime du communisme (après la prise de pouvoir, et la création d'un Etat autre) est le fameux ''dépérissement de l'Etat''. Cela veut dire ceci : le nouvel Etat est si bien parvenu à changer la conscience des hommes, leurs idées, mais aussi leurs actes, que l'Etat peut s'effacer et même disparaître, parce que les hommes, en quelque sorte, sont devenus ''bons'' – ou sujets aisés de vérité, dans la langue de Badiou - ; ils peuvent alors s'organiser d'eux-mêmes, en collectivités libres et choisies. Cela revient à dire que le stade suprême du communisme n'est pas la toute puissance de l'Etat, mais l'anarchisme lui-même ! Si bien que la différence entre communisme et anarchisme (de gauche) n'est pas de but mais de moyens. Comment réaliser le but ? Et pour les premiers communistes, ou marxistes, les anarchistes rêvent et se trompent, car ils veulent réaliser d'emblée, avec leurs petites sociétés, ce que nous ne pourrons réaliser qu'à la fin, en prenant le contrôle de l'Etat, en transformant fondamentalement le sens de celui-ci, sous l'égide de l'égalité, et, finalement, en transformant les hommes, leur conscience et leurs actes.
Si bien que l'on pourrait dire de Badiou qu'il est anarchiste, tout autant que communiste. Et il est évident que le maoïsme (si l'on ne réduit pas celui-ci à une stratégie de reprise du pouvoir étatique, voulue par Mao, dans une Chine qui dès le début de son histoire communiste est un sacré bordel, entre alliances troubles et réelles) est comme une forme intermédiaire.
Il y aurait beaucoup à dire sur la différence de conception stratégique entre communisme et anarchisme. Quelle est la plus adaptée à notre temps ? Eh bien, je pense, dans ce monde ouvert aux multiplicités, que c'est la forme anarchiste, au sens rigoureux que l'on doit donner au mot, qui est la plus adaptée : il faut créer ces indépendances, ces réseaux, ces libres communautés. Parce que l'Etat, nous n'allons pas, sauf événement exceptionnel, le conquérir demain. Il s'agit d'organiser la résistance. L'Etat reste cependant la question centrale. Sa prise ou le changement radical de sa nature. Les diversités anarchistes préparent donc le terrain. Mais l'épanouissement des diversités anarchistes ne prépare pas seulement le terrain. Cela doit aussi éviter que la première phase post-révolutionnaire pensée par Marx et Engels, nommée la « dictature du prolétariat » ne soit pas, à cause de cette vitalité des différences anarchistes qui l'aura précédé, une saloperie dictatoriale et toute-étatique. Du moins, en théorie. Il y a un aspect prophylactique de la pensée anarchiste contre la terreur communiste possible, l'inutile et la perverse. L'anarchisme (donc la mise à distance de l'Etat) n'est pas seulement à la fin d'un nouveau communisme, qui aurait enfin réussi, puisque c'est son but ultime, même chez Marx et Engels, mais elle est aussi au point de départ, comme juste préparation d'une révolution globale, qui ne s'en tiendra pas à la terreur d'Etat, une fois le pouvoir renversé. Mais, comme théoricien, je ne peux qu'exprimer des généralités dont on peut souhaiter qu'elles soient des garde-fous, des repères, des orientations, et même des limites. Je pense que nous ne sommes pas prêts de résoudre cette dialectique anarchisme/communisme. Elle est la pulsation même des forces révolutionnaires. C'est tout ce que je peux en dire, hélas. Il faut la garder à l'esprit, cette dialectique politique, sans vouloir, trop vite, la résoudre.




Cenk Özdağ - Les parlementaires français veulent voter, comme vous le savez, une loi interdisant de mettre en cause l'idée d'un génocide arménien prétendument perpétré par la Turquie. N'est-ce pas là une manière d'empêcher les historiens de travailler pour parvenir à une vérité sur cette question qui pose problème ?

Fabien Tarby - Mais quel est, à la fin, la juste question ? Si ce n'est pas à l'Etat de définir une vérité historique, les comportements de l'Etat français, qui oblige à affirmer le génocide, et de l'Etat turc, qui le nie, et oblige à le nier, sont évidemment à renvoyer formellement dos à dos. La forme est en effet la même : l'interdiction d'analyser les formes singulières d'un désastre. Ce qui est certain, c'est que l'histoire mondiale est littéralement écœurante, et que ce n'est là ni une spécialité française ni une spécialité turque, bien que nous ayons en tout cela notre part. Massacres ou génocides, c'est le lot de toute l'histoire des hommes. On peut penser à l'extermination par les premiers américains du peuple autochtone. La France devrait le reconnaître, et les USA, en premier lieu. Au lieu de cela, nous avions, lorsque c'était la mode, de beaux western à la télévision. Et j'aimerais voir Obama, prétendu prix Nobel de la paix, et l'américain moyen à sa suite, exprimer à cet égard la reconnaissance réelle d'un fait effroyable. On peut toujours rêver. Mais beaucoup d'américains ont une bonne conscience sans limite.
Au fond, la distinction sémantique et éthique entre massacres et génocides ne change pas grand chose, bien que l'on s'excite de part et d'autre sur cette question, ce qui me paraît un peu théâtral et inutile au regard de la dureté des faits de toute l'histoire des hommes. Un génocide, c'est un massacre qui a réussi, voilà. De surcroît, chaque massacre et chaque génocide doivent en même temps, c'est le travail des historiens, être compris dans leur spécificité. Il ne faut pas que le mot ''génocide'' soit étrangement sacré, sacré à l'envers, par le Diabolique, si vous voulez, et nous empêche d'accéder aux circonstances à chaque fois singulières. Il faut dire que la pensée communiste, authentique, éternelle, malgré les crimes du communisme historique du vingtième siècle, est la seule pensée qui propose en son essence de surpasser, au nom de l'égalité, ce rapport dévastateur entre l'autre et le « même ».
Au final, et c'est tout ce que nous pouvons faire, il ne faut cesser de vouloir un autre monde. Avec lucidité, mais endurance. Et sans jamais accepter de tels moyens criminels. C'est là où le communisme de demain doit différer à jamais de celui du vingtième siècle. Il doit prendre son temps et conquérir par l'esprit, et par une forme d'action nouvelle. Si cela est possible. Je l'espère. Car c'est là à la fois l'axiome du bon sens et de toute intellectualité profonde. Et personne ne nous enlèvera cela, jamais, au-delà même de nos existences fragiles et passagères. C'est ça, une Idée.

vendredi 27 janvier 2012

ANONYMOUS à la rue...








Les règles ont toujours quelque chose d'absurde. Cependant, une communauté, si libre et diverse soit-elle, a quelques bonnes raisons de s'organiser.
F.T


Voici le message d'ANONYMOUS. Nous l'avons reçu. Nous le publions avec plaisir :

Cette vidéo est conçue comme un guide pour les Anonymous prêts à s'engager dans leur 1ère manifestation publique. Elle fournira également un rappel pour ceux d'entre vous qui ont l'expérience de cette forme d'action. Le but de la manifestation dans une société moderne occidentale est de transmettre un message au public.
Conformément à cet objectif, Anonymous a conçu 22 règles que les anonymous peuvent suivre afin de s'assurer une victoire épique, et pour vous, aucune perte de point de vie.
Règle n°0: Les règles n°1 et n°2 continuent de s'appliquer sur Internet. Vos memes ne sont pas, à ce stade, quelque chose que le monde réel peut apprécier. Bien que parler entre collègues Anonymous des memes est acceptable, reste concentré sur l'objectif.
REGLE n°1: Reste cool.
REGLE n°2: Reste cool. Surtout si tu es harcelé. Tu es un ambassadeur des Anonymous. Bien que les personnes qui tentent de perturber votre démonstration t'énervent, tu ne dois pas perdre ton sang-froid. Cela pourrait nuire à la protestation et ternir la réputation des Anonymous.
REGLE n°3: Se conformer aux ordres des agents de police par-dessus tout. Faire autrement, c'est nuire à la manif. dans son ensemble et peut compromettre le succès de votre action. Ne pas demander les n° de badge sauf si vous êtes traités de manière vraiment abusive, car cela mettra en colère les agents de police.
REGLE n°4: Prévenir la préfecture. La plupart des administrations ont des règles concernant les manif. publiques et/ou préfèrent être informées de leur déroulement. Connaître les règles de votre juridiction et les respecter.
REGLE n°5: Toujours se tenir de l'autre côté de la rue du lieu contesté.
REGLE n°6: En l'absence d'une route trouver une autre barrière naturelle entre vous et la cible de la protestation. Cela rendra plus difficile pour les individus hostiles à votre cause de venir vous harceler.
REGLE n°7: Rester sur la voie publique. Vous pouvez être accusé de violation de domicile sinon.
REGLE n°8: Pas de violence.
REGLE n°9: Aucune arme. La manif. est un événement pacifique. Vos armes, vous n'en aurez pas besoin.
REGLE n°10: Pas d'alcool. La violation de cette règle peut facilement déclencher une violation des règles 1 & 2.
REGLE n°11: Pas de graffiti, de destruction ou de vandalisme.
REGLE n°12: Si vous voulez faire quelque chose de stupide choisissez un autre jour.
Celles-ci doivent être explicites. La violation de ces règles lors d'une manifestation ternirait la réputation des Anonymous, nuirait à la manif. elle-même et vous rendrait vulnérable auprès des forces de l'ordre.
REGLE n°13: Anonymous est légion. Ne jamais être seul. Isolé lors d'une manif., vous êtes une cible pour les personnes qui souhaitent provoquer une réaction de colère de votre part ou de votre groupe.
En accord avec ce principe:
REGLE n°14: Organiser des escouades de 10 à 15 personnes.
REGLE n°15: 1 ou 2 mégaphones/équipe. Un mégaphone est utile pour maintenir la cohésion d'ensemble d'une manif. et la diffusion de votre message. Toutefois un trop grand nombre peut dérouter le public et vous rendre incompréhensible.
REGLE n°16: Connaître le code vestimentaire. Instaurer un code vestimentaire décontracté mais sérieux vous aidera à maintenir la cohésion et amènera le public à vous prendre au sérieux.
REGLE n°17: Couvrez votre visage. Cela permettra d'éviter de vous identifier à partir de vidéos prises par des personnes hostiles, d'autres manifestants ou des forces de l'ordre.
Foulards, chapeaux et lunettes de soleil, les masques ne sont pas nécessaires, et les enfiler dans le cadre d'une manif. publique est interdit dans certains pays.
REGLE n°18: Prévoir des bouteilles d'eau.
REGLE n°19: Porter de bonne chaussures.
Suivre ces règles assurera votre confort lors de la manif. Gardez à l'esprit que les manif. peuvent souvent être longues.
REGLE n°20: Affiches, flyers, et slogans.
Préparez les vôtres à l'avance. Assurez-vous que les affiches soient assez grandes pour être lues. Veillez également à ce que le texte sur vos affiches et vos pancartes soit pertinent avec l'objectif de la manif.
REGLE n°21: Préparez des dépliants lisibles, simples et précis pour les donner à ceux qui souhaitent en savoir plus sur les motivations de vos actes.
Enfin
REGLE n°22: Documenter la manif. Vidéos et photos de l'événement peuvent être utilisées pour corroborer votre version des faits si les forces de l'ordre devaient intervenir.
En outre, la diffusion des images et des vidéos de vos actions héroïques partout sur internet donnera de l'inspiration, incitant d'autres Anonymous à suivre votre glorieux exemple.
Cependant, gardez à l'esprit que le succès de la manif. est un ensemble de détails basé sur le bon comportement de tous. Ignorez ces règles à vos risques et périls. Suivez-les et la victoire sera vôtre.

mercredi 25 janvier 2012

Drugs







Fabien Tarby


Drogues et Transcendantal chez Deleuze et Guattari





Deleuze et Guattari s'inscrivent-ils dans cette grande tradition chamanique qui fait de la drogue un moyen d'exploration et même de révélation d'un réel caché et plus profond, plus vrai, mais recouvert habituellement par les comptines quotidiennes et émoussé par les faibles affects ou percepts sociaux ? Deleuze et Guattari aiment à citer le controversé Carlos Castaneda. Tonal et Nagual, chez cet étrange auteur, vaudraient-ils comme des formes intuitives de ce que Deleuze nomme dans quelques cours ''réel caché'', ''réel dominant'' ? N'allons pas si vite. En général, les chamanismes de la drogue sont des mystiques, qui s'accomplissent dans la paradoxale révélation d'un Ineffable. C'est le Nagual de Castaneda ; aussi bien toutes sortes d'autres dénominations sont possibles. On trouve évidemment cette idée dans de nombreuses civilisations, sous des formes différentes mais convergentes. Et qui ne dépendent pas, en tant que telles, de l'usage des drogues. Un Raja-Yoga pourrait tout aussi bien y conduire. Nagual n'est pas Tonal ; mais aussi bien Brahman n'est pas Ishvara. En définitive, l'idée d'une sorte de quête révélatrice est commune à la religion et à la philosophie même. Si toutefois, outre les pratiques chamaniques, les stupéfiants ont trouvé grâce chez les écrivains ̶ cette longue tradition qui passe par exemple par Thomas de Quincey. Rimbaud, Baudelaire, Michaux, Artaud, William Burroughs ou Jim Douglas Morrison ̶ , beaucoup plus rare est l'attention portée par la philosophie aux effets de telles substances. Mais au cœur du plateau X l'on trouvera quelques pages, denses, consacrées par Deleuze et Guattari à la question des drogues, sous le sous-titre ''Changer la perception'' 1

En quoi consiste, pour Deleuze et Guattari, la dimension révélatrice des drogues ? Mais cette dimension n'est évidemment pas quelque chose ; et c'est du reste cet attachement dernier à la chose énigmatique, qu'il s'agirait de découvrir, qui fait le nid des interprétations mystiques de l'expérience stupéfiante. Comme s'il y avait quelque chose derrière les choses, que les drogues exhiberaient enfin. Évidemment, cette chose d'énigme n'a pas la structure d'une identité habituelle, et c'est ce qui explique que ces chamanismes s'achèvent dans la révélation d'un indicible. Mais c'est encore trop de croire au secret, à la révélation. Deleuze et Guattari sembleront donc d'abord se tenir à distance de tout discours objectivant une révélation, même inobjective, d'un ordre autre ou supra-logique. C'est pourquoi ils affirmeront que l'usage des drogues change en réalité la perception elle-même. Nous voyons et nous sentons autrement. Là serait la seule révélation, qui ne préjuge pas d'un objet (même inobjectif) venant ainsi à la conception ou à la vision. Deleuze et Guattari écrivent ceci : « Toutes les drogues concernent d'abord les vitesses, et les modifications de vitesse. » Et l'on peut dès lors décrire leurs effets selon trois aspects :
« 1) l'imperceptible est perçu 2) la perception est moléculaire 3) le désir investit directement la perception et le perçu. »2 Ce qui, au fond, se résume à deux thèses, compte tenu de la corrélation évidente du premier et du deuxième aspect : c'est parce que la perception devient moléculaire que ce qui était imperceptible est désormais perçu. De telle sorte que la thèse est la suivante : les drogues ouvrent à une perception désirante qui révèle le primat des multiplicités sur les unités factices. Ce qui peut aussi bien être exprimé à partir de la thématique des vitesses, la multiplicité deleuzienne traversant des distinctions comme celle de l'espace, de la composition, et du mouvement, étant, aussi bien, de toutes ces espèces, et ne s'originant en aucune. Précisément, la multiplicité zigzague entre les modèles. On peut l'apercevoir selon l'espace (lisse), la composition (moléculaire) ou le mouvement (vitesse) ; mais elle n'est proprement réductible ni à l'un ni à l'autre de ces modèles.
Que signifie, maintenant, que le « désir investit directement la perception et le perçu » ? Il ne serait pas suffisant d'en parler selon les termes d'une sur-subjectivation. De s'en tenir à l'idée que, sous l'effet d'un stupéfiant, un homme, une femme sur-investissent le réel à partir de leur subjectivité. Il peut sembler qu'il en soit ainsi, en surface, parce qu'un trip peut être identifié à un délire ou à une hallucination, et ces derniers, à leur tour, à un rapport purement subjectif au réel, ayant perdu le bon sens de la distinction entre ce qui vient de moi et ce qui, du réel, est structures a-subjectives. Mais c'est là une vision encore superficielle, clinicienne. Henry Michaux, par exemple, cherche à « épurer la question d'une causalité de la drogue, [à] la cerner au maximum, la séparer des délires et des hallucinations. »3 Michaux voit bien, par là, que c'est le réel auquel ouvre, par exemple, la mescaline, qui compte ; et non pas la manière dont une subjectivité en est nécessairement imprégnée. Ce n'est pas qu'il y ait, à proprement parler, un plan scientifique à atteindre. L'objectivité des effets neuronaux des stupéfiants, par exemple, est une question secondaire. Une question qui reste dépendante d'une problématique de l'objet et du sujet, et qui est donc aussi partielle que celle de la sur-subjectivation. Autre chose est en jeu. Le désir n'est pas réductible à la subjectivation, qui n'en est qu'un aspect global, secondaire, et d'ores et déjà filtré. Le désir précède la pensée du désir. La drogue n'est donc pas tant l'expérience extrême de la manière dont je subjectivise le réel que celle d'un champ transcendantal anonyme, où le je et le monde sont toujours-déjà confondus, enroulés l'un dans l'autre, ou peut-être même pulvérisés l'un dans l'autre, et qui n'est « plus rien que le monde des vitesses et des lenteurs sans forme, sans sujet, sans visage. » « Le moment où désir et perception se confondent. »4
Dans l'expérience stupéfiante, la ''conscience'' est d'elle-même dépassée par ce qui lui advient. Dire que, par la drogue, nous sur-subjectivons est donc mal dire : comme si la conscience n'était pas non seulement bouleversée mais littéralement construite par ces forces, ces vitesses, ces magnitudes et molécules qui la travaillent, la forment et la déforment ; comme si, au contraire, à rebours, elle déversait sur le monde un contenu caché jusqu'alors inapparent, son théâtre intérieur, les coulisses de l'esprit quotidien ou normal. Mais non ! Il en est ici comme du rêve, que Freud a si mal compris en distinguant le contenu manifeste et le contenu latent, sa vérité herméneutique. Si mal, parce qu'il n'y a pas de vérité herméneutique ; même à admettre qu'il y ait un sens, ce sens est, comme toute chose, une production dans un espace productif qu'il ne transcende pas ni n'explique, ni n'épuise. Le sens se connecte au reste, aux éléments infra ou supra-sensés, comme l'on voudra. Dans l'expérience stupéfiante, le sens de quelque chose peut bien être lui-même une chose, un triangle, un corps matériel. Et vice versa. La frontière idéaliste entre les multiplicités idéales et les multiplicités matérielles est abolie ; et c'est bien pourquoi une idée peut se transformer soudain en une chose (en une vision) et une chose en sens. Abstrait et concret, matériel et immatériel ne veulent plus dire grand chose. Un homme, par exemple, se rend chez son amie et traverse pour ce faire la grand'rue. Mais la ''distorsion'' stupéfiante fait de cette petite marche nocturne tantôt et quasi-simultanément un voyage chez les Géants et chez les Lilliputiens. Est-ce sa pensée qui fait croître et décroître à ce point les choses, les pas, les distances ? Ou bien les choses qui entrent autrement que selon l'habitude (selon l'hallucination familière, saine, d'umwelt humain) en son esprit ? La question est sans réponse. Une seule chose est sûre : cet homme peut bien, soudain, avoir un odorat de chien... Ou annuler en son expérience le sens du passé et du futur, et en conclure qu'il est déjà mort... Tout est possible, entre vitesses et ralenties nouvelles. Ce n'est pas même un cogito d'un nouvel ordre, cartésien, ni même phénoménologique. Mais, par exemple, la possibilité même d'expérimenter ce que l'écriture ne peut saisir des traits d'union d'une expression comme « être-au-monde »
Chaoïde ! Chaoïde ! Comme Mustang au galop.

Alors à quoi se confronte-t-on ?
Eh bien, évidemment, à la question de l'inconscient.
Mais sans doute faut-il d'abord comprendre la mauvaise position de ce problème. Et sans doute ne comprendra-t-on la mauvaise position de ce problème, celui de l'inconscient, qu'en remontant jusqu'à l'étrange alliance entre l'idée d'un transcendantal du Sujet et celle d'un Inconscient de ce Sujet. Il y a, en effet, une complicité secrète du Transcendantal et de l'Inconscient. Un Transcendantal n'est jamais qu'un Inconscient révélé ; et un Inconscient un Transcendantal encore in-su... Personne n'a jamais médité la catégorie kantienne de la totalité ou de la causalité au moment même où, selon Kant, il exerçait son entendement. Personne n'a jamais pensé que son « Je pense doit accompagner toutes ses représentations » au moment de sa représentation... Personne ne pense son schématisme au moment où il schématise, etc. Personne ne pense l'intentionnalité dans l'acte même par lequel il intentionnalise. Et inversement : si le Sur-moi est une structure inconsciente, elle n'est rien d'autre qu'une structure transcendantale... La différence Inconscient/Transcendantal est donc toute relative, factice. Croire au Transcendantal du Sujet c'est croire en l'Inconscient du Sujet. Vice versa, bien sûr.
La psychanalyse, certes, prétend être une autre pensée que celle du Sujet ; une pensée capable, en apparence, de prendre pour objet la singularité même d'un sujet. Mais seulement en apparence, pour Deleuze et Guattari, puisqu'aussi bien elle reste dépendante d'une conception en généralité, traduction, interprétation, ralenties, molarités, structures. Il faut la fixer, cette singularité, la crucifier au « roc de la castration »5. Or, pour Deleuze et Guattari, toute interprétation du désir vient trop tard ; la réalité du désir est immédiate et vitale, et non pas informationnelle, pas même langagière (même si le désir, lui, investit aussi le langage). Finalement, donc, la psychanalyse est un transcendantal des plus classiques. Qui a seulement inversé la dualité, et dit explorer la machinerie formelle inconsciente plutôt que celle consciente. Schéma de la première topique de Freud ou Table des catégories kantiennes, quelle différence, au fond ? Celle-ci reste interne à une méthodologie de la généralité, de surcroît idéaliste. On étend les structures, avec Freud, au-delà du conscient, dont on relativise donc tout à fait la puissance. Cela peut bien sembler être une révolution. Mais dans un cadre qui reste le même... La dualité même du conscient et de l'inconscient n'a pas grand sens, à bien y réfléchir, tant elle est elle-même structurelle : dans la mesure, par exemple, où Kant doit révéler la table des catégories, et Husserl l'intentionnalité, ces dernières peuvent bien être dites «non-conscientes. » Un sujet catégorise ou intentionnalise de lui-même, sans énoncer qu'il catégorise ou intentionnalise... Et l'on voit que tout transcendantal est déjà cette prétention d'élucider de l'inconscient ; tandis que la construction d'une science de l'inconscient est celle d'une forme transcendantale.
Il faut dépasser une telle conception du transcendantal, de l'inconscient même. Et, pour cela, pas d'autre voie que celle par laquelle inverser toute la perspective transcendantale : au lieu d'exclure de l'analyse transcendantale, (cette autopsie du sujet) l'effectivité charnelle, désirante, c'est en son immanence même qu'il faut, intégralement, se tenir, sans la projeter au scalpel dans des structures vides, flottantes, prétendument supérieures. Le transcendantal philosophique présuppose toujours une sorte de sujet-type, à la fois parfaitement squelettique et plastique. Un très beau Sujet = X, en somme, vidé de toute particularité et, donc, de toute anormalité, étrangeté, particularité. Bien entendu, la philosophie défend ce processus en affirmant remonter de la sorte à l'universalité même des structures de la subjectivité, et atteindre ainsi quelque plan fondamental, etc. Sujets de Kant et de Husserl, exemplairement.6
L'existence des drogues, elle, est décisive, car elle permet une telle inversion de l'habitude de pensée transcendantale. La drogue est un dérèglement ? Dont la machinerie transcendantale n'a cure. Qu'elle n'envisage pas. Mais non : c'est ce dérèglement même qui est le fond du transcendantal. C'est sa ''vérité'' même. Et la ''normalité'' n'est ainsi qu'un appauvrissement ou une ralentie du dérèglement.
A quel moment, finalement, un penseur peut-il rompre avec cette grande alliance faussée entre Transcendantal et Inconscient ?
Contre cela, il n'y a, pour Deleuze et Guattari, d'autre solution que la dissolution pleine et entière du mythe de l'Inconscient herméneutique, interprétatif, théâtral, significatif, directif. Et l'expérience stupéfiante va y servir, par son immédiateté et son horizontalité explosive. L'explosif n'est pas l'interprétatif, en effet, mais cette capacité à donner à être (plutôt qu'à voir ou penser) ce qui est. Ce n'est que secondairement, dans une psyché réflexive, que l'on interprète. C'est le détachement transcendant(al), qui invente une production dans les nuages, dans l'éther propre aux idées et aux mots, une production autonome. Comme si le mot existait sans la gorge et sa modulation. Comme si l'on chantait sans la corde vocale... La psychanalyse est donc cette passion de la production qui s'est rendue aveugle à la production même au nom de la conception. La psychanalyse est un rêve dans un espace propre, reconstruit, médiat...
Il faut, ici, citer Deleuze et Guattari :

« Car, de la psychanalyse, il y a lieu de faire à la fois un modèle, un opposé, et une trahison. La psychanalyse, en effet, peut être considérée comme un modèle de référence parce que, par rapport à des phénomènes essentiellement affectifs, elle a su construire le schème d'une causalité propre, distinct des généralités psychologiques ou sociales ordinaires. Mais ce schème causal reste tributaire d'un plan d'organisation qui ne peut jamais être saisi pour lui-même, toujours conclu d'autre chose, inféré, soustrait au système de la perception et qui reçoit précisément le nom d'Inconscient. Le plan de l'Inconscient reste donc un plan de transcendance, qui doit cautionner, justifier, l'existence du psychanalyste et la nécessité de ses interprétations. »7

Texte remarquable. Ce n'est pas tant que Deleuze et Guattari reconnaissent à la psychanalyse une juste passion de l'élucidation qui ne s'en tiendrait pas à la généralité mais chercherait à pénétrer ou à saisir la singularité, « le schème d'une causalité propre. » Mais qu'en voulant cela, la psychanalyse veut son plan autonome, interprétatif, sa profondeur, sa hauteur herméneutique, et entend donc se constituer en Transcendance explicative (ce en quoi elle croit encore en Dieu...). Elle « reste donc un plan de transcendance. » Dans le même temps, on peut lui reprocher de ne point y parvenir, de ne point pouvoir être ce plan d'organisation qui pourrait être saisi pour lui-même, et qui est donc « toujours conclu d'autre chose » bien que son schème, exactement dans le même geste, soit « soustrait au système de la perception. » La transcendance factice, celle de l'Inconscient herméneutique, ici, est une vision impeccable, jouant faussement, donc, de sa hauteur angélique, autonome, indépendante (ce mensonge !). Toute transcendance est le raté d'une immanence, qui se croit d'autant plus pure qu'elle aurait ainsi résolu les problèmes immanents en les déplaçant dans la sphère autonome de la signification et de son interprétation. Une transcendance se forme en royaume ou espace purs, par exemple en blabla infini du sens psychanalytique, simulacre du réel d'autant mieux armé que l'on peut, de fait, discourir à l'infini sur le réel.

C'est là, bien sûr, que nous retrouvons le pouvoir de la drogue. Non pas que la drogue soit le fond de toute chose. Mais au moins révèle-t-elle une autre conception de l'  « inconscient ». Une conception qui précède toute conception signifiante. Non pas au sens d'un ineffable, indicible : parce qu'aussi bien un trip avec les mots, auprès des mots, dans les signifiés et les signifiants (déjà une sorte de multiplicité) est un aspect de cette pré-conception, qui, de toute façon, communiquera immédiatement avec de l'alter-langagier. «  La drogue, écrivent Deleuze et Guattari, donne à l'inconscient l'immanence et le plan que la psychanalyse n'a cessé de rater. » Le désir n'est plus traduit dans les constructions générales, langagières, de la sphère sensée de la psychanalyse. Il est là, en train de se faire ; il se produit. Car : « l'inconscient est à faire, non pas à retrouver. » « Il n'y a plus une machine duelle conscience-inconscient, parce que l'inconscient est, ou plutôt est produit, là où va la conscience emportée par le plan. »8
S'il y a donc, pour Deleuze et Guattari, une révélation stupéfiante, elle n'est pas celle d'un Objet que l'on découvrirait, pas même celle d'une Enigme (d'un Non-Objet) rejoignant l'Ineffable mystique. Elle est plutôt l'immédiateté d'une expérience de la production des machines désirantes, l'expérience de la physique de l'inconscient. C'est la forme pure de la perception, mais aussi bien de l'affectivité et de la pensée, et non pas quelque contenu supérieur X ou Y, qu'on y expérimenterait à ciel ouvert. C'est traverser en athlète un peu plus de chaos qu'il n'en est révélé dans la perception sociale et quotidienne.
Mais si la révélation stupéfiante est celle de la forme, on peut tout aussi bien dire que cette révélation ne consiste en rien – en rien de consistant, d'objectif, de subjectif, ni même d'énigmatique. Dès que le chamanisme croit qu'il ouvre à une vérité, il se méprend ; c'est qu'il reste dépendant de catégories naïves. Il oppose par exemple une vraie réalité révélée par l'usage des drogues à une fausse réalité, d'apparence. On croit encore, par-là, à la vérité comme à une substance secrète. Le problème est alors mal posé (et l'on sait à quel point Deleuze insiste sur la manière de poser les problèmes). On se demande où est l'illusion. Si elle est dans la perception saine ou dans la perception pathologique (mais dite mystique). Si le fantôme du délire n'est pas plus réel que son absence ou son caractère habituellement indétectable. Bref, on se demande où est le véritable Objet. Et, au fond, tout mysticisme, lors même qu'il s'élève à l'indicible, reste une philosophie de l'Objet et du Vrai. Or, la question n'est pas de savoir où est l'apparence trompeuse et où est la vérité cachée.
Mais il s'agit de fonctionner. De faire fonctionner. Et, pour la philosophie, c'est-à-dire la production de concepts, leur création, de fonctionner de telle sorte qu'elle montre les fonctionnements...


Mais il se passe alors quelque chose d'assez curieux dans le texte de Deleuze et Guattari. Se surimpose soudain, à ces thèses sur la perception stupéfiante capable de révéler la forme pure de la perception, un tout autre discours, un discours presque moralisateur. En tout cas la drogue, après avoir été analysée au strict niveau ontologique, devient l'objet d'une réflexion pratique incluant des problèmes de méthode, et de modes de vie. Comme si la question devenait celle-ci : « Mais la drogue est-elle une bonne voie pour vivre à hauteur du désir, des multiplicités, et se constituer un Corps sans organes ? » Et les ravages de l'usage des stupéfiants sont alors clairement énoncés ; s'ils le sont dans le vocabulaire du deleuzisme, leur évocation renvoie banalement à la déchéance du drogué : « Au lieu de faire un corps sans organes suffisamment riche ou plein pour que les intensités passent, les drogues érigent un corps vidé ou vitrifié, ou un corps cancéreux : la ligne causale, la ligne créatrice ou de fuite tourne immédiatement en ligne de mort ou d'abolition. L'abominable vitrification des veines, ou la purulence du nez, le corps vitreux du drogué. »9 Trous noirs et lignes de mort dont les expérimentateurs Artaud et Michaux, eux-mêmes, nous avaient averti. « Le » drogué est dans son trou, « comme un bigorneau. Enfoncé plutôt que défoncé. »10 « La ligne causale, ou de fuite, de la drogue ne cesse d'être segmentarisée sous la forme la plus dure de la dépendance, de la prise et de la dose, et du dealer. »11 Finalement, « les drogués n'ont pas choisi la bonne molécule ou le bon cheval. »12 Tout se passe donc comme si la question éthique venait s'enrouler autour de la question ontologique : vivre en drogué n'est pas une solution, c'est une mauvaise méthode pour éprouver la multiplicité libératrice ; d'ailleurs, le drogué paye l'expérience qu'il fait de la multiplicité et de la vitesse par l'expérience contraire : terrible re-territorialisation que celle du besoin du dealer, de la dose, de la déchéance corporelle et de la solitude sociale, etc.

Et, certes, notre propos n'est pas du tout de nier cela, ces ravages. Pas une seconde. Mais plutôt, on va le voir, de s'interroger sur les mouvements qui habitent ce texte, ces quelques pages, et sur son assez étrange stratégie. Nous pensons qu'elle indique, cette stratégie, quelque chose de la manière de penser et d'opérer, en général, de Deleuze et Guattari. Voyons progressivement en quoi.

Il est vrai qu'un lecteur attentif pourrait ne pas être étonné par l'intrusion de considérations éthiques dans ce texte. On a souvent fait remarquer cette évolution ou inflexion : tandis que L'anti-œdipe organise un discours particulièrement offensif à l'égard de la psychanalyse freudienne (et même lacanienne) et doit, en conséquence, affirmer le primat illimité des multiplicités productives, Mille Plateaux songe à la manière dont l'homme peut éprouver et vivre heureusement (c'est cela l'éthique) au milieu des multiplicités. Il en résulte un discours beaucoup plus mesuré, prudent, à la fois quant à la coexistence naturelle du moléculaire et du molaire, et quant aux méthodes concrètes et existentielles par lesquelles vivre la multiplicité. On ne peut se contenter de délivrer théoriquement le sens de ces multiplicités sur-humaines qui font le ''fond'' de l'être. D'une part, il y a maintenant (osons le mot) une sorte de dialectique entre le molaire et le moléculaire, le lisse et le strié, la vitesse et la lenteur, la dé-territorialisation et la re-territorialisation13 ; d'autre part, il faut être sensible à la manière dont l'être humain peut éprouver l'authenticité du multiple sans s'y dissoudre, puisque le multiple est potentiellement sur-humain ou in-humain, bien que productivité première de l'être. Ce à quoi correspond parfaitement cet avertissement sur l'inanité éthique de l'usage en dépendance des drogues. « Ne nous faites pas dire ce que nous ne disons pas, semblent dire Deleuze et Guattari, éprouver la multiplicité ne se réduit pas et ne se réduira pas à se droguer, cette impasse. » Sans doute, Deleuze et Guattari répondent-ils en même temps par-là à cette tendance (effectivement erronée ; mais fort vivace selon la compréhension qu'en eurent certains) qui consiste à considérer leur philosophie comme celle d'un hédonisme ou d'un anarchisme du désir sans frein. Un certain ascétisme considère mieux la pensée de Deleuze. Un ascétisme, ou plutôt, même, une certaine capacité du sujet à vivre naturellement la Nature vraie et retrouvée des choses, des multiplicités. Quelque chose qui l'apparente à l'expérience intérieure du rapport entre les modes et la Substance chez Spinoza. Et c'est pourquoi, suivant le conseil d'Henry Miller, il faut apprendre, littéralement, « à se saouler à l'eau pure. » « Arriver à se droguer, mais par abstention […] Arriver au point où la question n'est plus « se droguer ou non ». Il est bel et bien, ici, question d'une maîtrise s'il faut « rester maître des vitesses et des voisinages »14, ce que la drogue ne permettrait guère. On ne doit pas négliger ce que l'éthique deleuzienne comporte (en vieux langage classique, je l'accorde) de « force de l'âme. » Mais une force qui n'est pas une illusoire citadelle intérieure, stoïcienne ; c'est plutôt un art, une esthétique : être dans les multiplicités sans se perdre, se dissoudre, et cependant y être sans avoir à être un ego.


En quoi consiste alors l'échec des drogues ?
La première cause, nous l'avons vu, tient (à une échelle elle-même molaire) à l'existence non pas fluide mais binaire du drogué. Le drogué vit dans la binarité du trip et de son absence. Absence, manque où la parfaite misère de la dichotomie transparaît. Haché autant qu'haschiché, coupé, comment le drogué pourrait-il être maître du multiple lorsqu'il revient à sa réalité première et rampe en pute ou en agresseur pour ré-obtenir sa clef chimique ? Entre trip et existence, cette schizophrénie-là n'est pas la bonne, puisqu'elle est simplement binaire... Le rythme du drogué trahit aussi bien cet esclavage à l'Unité obsessionnelle de la chose chimique. Cette première cause est cependant conforme à l'évidence que chacun peut tirer des ravages stupéfiants. C'est même un lieu commun.
Mais Deleuze et Guattari vont évidemment plus loin. Il y a une deuxième raison, beaucoup plus subtile, immanente à l'expérience même de la drogue, et qui ne se loge donc pas dans le rythme général et binaire de la vie du drogué, entre le trip et son absence. « A quoi sert, écrivent joliment Deleuze et Guattari, de percevoir aussi vite qu'un oiseau rapide, si la vitesse et le mouvement continuent de fuir ailleurs ? »15 Ainsi, la drogue ne fait pas plan de consistance, à peu près égale en cela, mutatis mutandis, à une philosophie qui ne ferait pas plan d'immanence. Une Chaoïde, rappelons-le, sait y faire avec le multiple. On ne doit pas croire que la drogue donne le plan. Ouvrir au Chaos n'est pas encore faire plan.
Mauvaise donne, décidément, puisqu'à l'extérieur du trip, ce qui est donné au drogué c'est une expérience destructrice et vide, étrangère au multiple, une vie d'animal dévasté ; tandis qu'à l'intérieur du trip, le Chaos des relativités est une expérience trop puissante et absolue pour relever de l'éthique et de l'esthétique de la constitution du plan authentique. La drogue est l'art de rater la sagesse du multiple. depuis son extériorité comme depuis son intériorité, dans ce balancement absolument dual d'une vie entre trip et manque qu'elle constitue.
On comprend bien, dès lors, comment les deux premiers aspects sont reliés.
Il y a cependant un troisième aspect à l'analyse critique de l'usage des stupéfiants par Deleuze et Guattari. Et c'est sans doute ce troisième aspect qui est le plus troublant, quant à la logique interne de leur pensée.
Deleuze et Guattari écrivent ceci : « Les déterritorialisations restent relatives, compensées par les re-territorialisations les plus abjectes […] Les micro-perceptions moléculaires sont recouvertes d'avance, suivant la drogue considérée, par des hallucinations, des délires, de fausses perceptions, des fantasmes, des bouffées paranoïaques, restaurant à chaque instant des formes et des sujets, comme autant de fantômes ou de doubles qui ne cesseraient de barrer la construction du plan. »16 Ainsi nos auteurs réintroduisent-ils in fine une sorte de distinction qualitative entre authentique et inauthentique : les stupéfiants peuvent bien donner à voir une immanence réelle (l'authentique), celle-ci est en même temps, nécessairement, brouillée par toutes sortes de phénomènes subjectifs : hallucinations, délires, fausses perceptions, fantasmes, bouffées paranoïaques. C'est en effet un fait. Un fait qui correspond à l'expérience même la plus banale de l'usage de tels filtres et chimies. Mais en quoi et pourquoi, dans la logique interne à la pensée de Deleuze et Guattari, pourrait-on maintenant considérer de tels phénomènes comme inauthentiques ? Parce que l'individualité du sujet est projetée dans l'expérience qu'il fait, dans le trip, du réel ? Parce que l'ego est là, agissant, orientant, dominant – paranoïa – , tandis qu'il s'agirait d'atteindre à un plus haut point de dé-subjectivation ? Sans doute est-ce là ce que veut dire un tel texte. Mais son insertion dans le cours de la réflexion n'est pas moins étrange : une hallucination, un délire, une « fausse perception » ne sont-il pas, avant interprétation, de pures productions ? Quel sera alors le critère qui distinguera l'expérience authentique de l'inauthentique, si les deux expériences (conformément aux bases de la pensée psychanalytique de Deleuze et Guattari) sont d'abord, avant l'interprétation castratrice, des productions ? Tout n'est-il pas production ? Ne faut-il pas, par exemple, traiter d'abord le cas Schreber comme tel ?17 N'est-ce pas la ligne de basse obstinée, libératrice et créatrice, que Deleuze et Guattari ont en tête : la production précède toute interprétation, comme la nature la signification. Ça fait, Ça est, avant de faire « sens », d'être « sens », la signification étant elle-même un régime, voyez-vous, de production18. Mais, dans ce cas, que vaut la différence, dans Mille Plateaux, entre l'authentique et l'inauthentique ? Ce sont des productions. Bien entendu, le critère sera certainement de savoir si l'on tend à être fidèle au multiple, au virtuel, au fond de chaos ; ou, si, au contraire, on veut y être aveugle et ne point les reconnaître comme l'être des choses. Mais Deleuze et Guattari, dans ce court extrait, n'entrent-ils pas en discordance avec leurs propres principes en interprétant a priori des productions comme mauvaises productions ? L'interprétation, soudain, précède donc la production ? Que l'on puisse, dans la cohérence de leur philosophie, réserver un tel traitement à des pensées ou perceptions particulièrement unifiantes, molaires, qui nous feraient parler, comme d'un roc ou d'une unité totalitaire, d'une « chose » ou d'un « amour », d'un « pays », choses ou atmosphères si subtiles, on le comprendra. Mais une hallucination, un délire, une fausse perception sont-ils molaires ? Nous pensions plutôt, auparavant, que tout était en un sens hallucination, ou plutôt qu'il fallait abolir la distinction entre « vraie » et « fausse » perception. Voilà cependant qu'au détour de la réflexion Deleuze et Guattari réinjectent de telles dualités, et le primat (discret mais effectif) de l'interprétation sur la production.


Notre propos ne consiste pas à prendre en défaut Deleuze et Guattari au prétexte de quelques lignes écrites. Ce procédé est facile, et inévitable, dans le cours de n'importe quelle œuvre philosophique, qui s'expose à la fois à l'ambiguïté des mots, des énoncés, et à l'instabilité même de toute pensée, même la plus chevillée à ses axiomes ; sa vie même, en somme. C'est plutôt comme symptôme textuel, fugace, presque imperceptible, mais un moment apparent dans l'économie d'écriture de ces quelques pages, que nous interprétons ces quelques lignes. Symptôme d'une certaine difficulté inhérente à l'ensemble de la pensée de Deleuze et Guattari. Autant dire que le problème est plus général. Je le formulerai, pour finir.
Reconsidérons la démarche de Deleuze et Guattari :
1. Il s'agit d'abord de réformer profondément tant la notion de transcendantal que celle d'Inconscient psychanalytique. Le transcendantal repose sur une conception du sujet légal, pur, nu, vide, universel. Il est le concept d'une subjectivité formelle pour toute matière subjective. Mais c'est là, aussi bien, pour Deleuze, l'universalité mortifère, la transcendance illusoire de la dimension vide, le retrait hors de toute vie, l'autopsie abstraite par excellence. Et comme le transcendantal repose par-là même sur une sorte de sujet dévidé de sa vie propre, le critère classique du transcendantal (celui de Kant comme celui de Husserl) est celui d'une normalité inhumaine. Le transcendantal, c'est ce qui désire un sujet absolument normal et non-affectif (en tant que dans l'affect même seule la forme compterait). Il s'agit donc, pour Deleuze et Guattari, d'inverser totalement la perspective. Si l'on peut parler de transcendantal (en un sens de toute façon nouveau), si l'on peut mettre à jour quelque chose comme cela, c'est au contraire en accueillant, dans la pensée, l'anormalité, l'affolement des structures, l'exception, la singularité, la distorsion structurelle, la subjectivité chaotique (les manières de nommer cela seraient nombreuses, mais renvoient toutes, de toutes les façon, à la passion primordiale de Deleuze et Guattari). La drogue, que l'on considère traditionnellement comme une aberration, une pathologie, eu égard à une prétendue normalité, apparaît dès lors comme un digne objet d'étude, par excellence – on peut aussi bien dire qu'avec Deleuze et Guattari, la philosophie reconnaît enfin la leçon que la littérature, à ce propos, a retenu bien avant, au siècle de Baudelaire et de Rimbaud. Mais la problématique deleuzienne ne consiste pas seulement à savoir si on parvient par les stupéfiants à la « voyance » et aux « Illuminations » comme à l'essence même du rapport poétique au monde. La drogue est plutôt un exemple de cette conversion fondamentale par laquelle on définira désormais la normalité de l'existence humaine à partir de l'anormalité même, comme un ralentissement, une myopie, une puissance limitée, une vie à moitié réduite. Le transcendantal, c'est donc depuis le chaos qu'on le saisit ; et la normalité vide du transcendantal classique n'est que son fantôme exsangue, ou sa lente, très lente, très abstraite ralentie. Voilà, premièrement, la révolution deleuzienne. La ''normalité'' comme faible espèce de la prétendue a-normalité, la santé de la pathologie comme plus fondamentale que la pathologie de la santé.
2. Lions maintenant, dans cette même et ferme logique, la question du transcendantal à celle de l'Inconscient psychanalytique. Une lecture traditionnelle opposera superficiellement les philosophies de la conscience à l'expérience psychanalytique. Le transcendantal serait la connaissance de l'acte et des structures par laquelle le sujet connaît ; la psychanalyse l'expérience de l'in-su de la connaissance. Mais qui ne voit (bien que cette vérité du sens soit dissimulée par l'opposition académique entre les philosophies de la conscience et les anti-philosophies de l'inconscient) que l'inconscient est un transcendantal et le transcendantal un inconscient ? Le rapport entre conscient et inconscient n'est rien d'autre, en effet, que celui que l'on peut indéfiniment nouer et dénouer dans la production de l'explicite et de l'implicite. Si bien que Transcendantal et Inconscient reviennent au même, participent de la même conception du sujet, se jouent des niveaux indéfinis d'explicitation par le langage. Point fondamental. Car c'est cette conception même du Sujet qui est faible. Transcendantal et Inconscient interprètent, s'écrivent... La question est alors de savoir comment sortir de cette étrange alliance entre philosophie de la conscience et anti-philosophie de l'inconscient.
3. Comment ? Mais, bien sûr, en restituant à la production, à l'effectivité ses droits originaires évidents, cela contre l'interprétation, qui n'est qu'une forme secondaire de production, interprétation qui est ce moment où les mots entrent en jeu et font particules partielles ou flux provisoires avec la dimension infra-langagière du réel ; autant dire : encore une production d'agencements. Cette effectivité est au contraire celle que l'usage des drogues révèle. La drogue, c'est donc, une fois agissante, de l'inconscient pur. Non pas de l'inconscient interprété, faussé, mais de l'inconscient se faisant, se produisant. Deleuze et Guattari sont ainsi fascinés par ce deuxième trait de la drogue (le premier était, on vient de le dire, qu'elle est cette pathologie apparente qui révèle en fait les limites de la normalité ; la normalité comme appauvrissement de la prétendue pathologie) : la drogue est l'immédiateté de l'inconscient réel, physique, effectif.
4. Toutefois, le mouvement de pensée, dès lors, s'inverse, et Deleuze et Guattari insistent sur l'échec de la drogue pour parvenir à la conclusion que la juste esthétique des multiplicités consiste, répétons-le, à « arriver à se saouler, mais à l'eau pure (Henry Miller). Arriver à se droguer, mais par abstention. » « Arriver au point où la question n'est plus « se droguer ou non. »19 L'artificiel mortifère des stupéfiants n'est pas la sagesse de l'expérimentation naturelle des multiplicités, cet art du mouvement, qui suppose de « rester maître des vitesses et des voisinages ». Ce n'est cependant pas ce moment éthique (que l'on peut parfaitement comprendre) qui est surprenant dans le texte de Deleuze et Guattari. Mais autre chose :
5. Deleuze et Guattari réintroduisent parallèlement une sorte de distinguo entre la portée révélatrice des stupéfiants et leurs effets faux, « restaurant à chaque instant des formes et des sujets, comme autant de fantômes ou de doubles qui ne cesseraient de barrer la construction du plan. »20 Nous avons alors deux régimes de production, dont le partage évaluateur se fait selon une interprétation initiale des plus binaires : y aurait-il la bonne et la mauvaise perception, lors même que toute perception est d'abord une production ?

De quel problème plus général, peut-être, ce dernier point, dans ces quelques pages de Mille Plateaux, fait-il symptôme ? Nous ne l'aborderons qu'implicitement, pour finir.

Le primat de la catégorie de la production sur celle de l'interprétation est-il absolument viable ? Sans doute, tant que l'on considère la nature, en elle-même, peut-on soutenir cette thèse. Le problème est plutôt celui de l'existence du sujet et de sa production interprétative. On peut bien sûr décider que l'interprétation dont il est non seulement capable mais nécessairement porteur est une production, une production langagière. Et maintenir ainsi le primat de la production sur l'interprétation, qui n'en serait qu'un mode. Mais il n'est pas certain que cela suffise. Le primat du moléculaire sur le molaire trouve-t-il son origine dans la nature des choses, dans l'être même ? Ou ne vaut-il que comme type interprétatif suprême qui établit justement la primauté de la production sur l'interprétation ? Rappelons par exemple que toute la physique, et c'est une évidence quotidienne que nous éprouvons, au milieu des choses et des objets posés là, n'est pas... quantique. Si le chaos n'est pas d'évidence, s'il faut, en athlète, aller jusqu'à lui, en faire le principe de l'être suppose de progresser selon une ligne de vérité qui va de l'être apparent mais trompeur à l'être dit vrai, le Virtuel. Même si Deleuze déclarait n'éprouver aucun goût pour la catégorie de vérité, il n'est pas certain que sa pensée des multiplicités en exclue, en sourdine, la puissance dévoilante. Une pensée de la pure production se passe-t-elle réellement d'une interprétation première ou non-dite qui permet de constituer cette production en vérité de l'être ?
On dirait, au regard de L'anti-oedipe, qu'il y a dans Mille Plateaux la volonté de penser non pas seulement la multiplicité ontologique mais le rapport éthique (et inséparablement esthétique, le beau et bon rapport) que l'être humain peut entretenir avec elle, c'est-à-dire avec une certaine puissance du sur-humain. C'est sûrement dans cette perspective que l'on peut lire ces quelques pages sur la drogue, son mouvement et sa conclusion. Dans l'Abécédaire, Deleuze déclare simplement, à propos des drogues (et de l'alcool) qu'il s'agit de ne pas devenir une « loque », ou incapable de travail. Art de vivre, donc. Que signifie, cependant, que l'on doive désormais penser conjointement l'existence humaine et la multiplicité sur-humaine ? C'est là une difficulté, et cependant la voie ainsi ouverte. Le discours ne peut plus être strictement ontologique ; mais pas plus ne peut-il trop dissoudre l'affirmation initiale et terminale du chaos comme vérité de l'être, affirmation qui sera maintenue et même amplifiée dans Qu'est-ce que la philosophie ? La tension exprimée dans ces quelques pages sur la drogue en témoigne, au passage.
Bien, donc, que Deleuze et Guattari aient magnifiquement liquidé le Transcendantal, de conscience ou d'inconscient, il n'est pas certain que le rapport entre le réel (ou l'être) et le sujet (même s'ils n'aimaient pas ces mots) soit réglé définitivement par la doctrine d'une pure production coextensive à l'un comme à l'autre. Il y a, en tout cas, d'autres possibilités. Et ce sont ces possibilités qui permettent à la fois de mieux comprendre la position propre à Deleuze et les débats de notre temps. En particulier, l'on peut récuser le vitalisme productif de Deleuze et y substituer une trame structurelle infinie, ainsi que Badiou le fait. Et strictement localiser dans cette trame la possibilité ponctuelle, rare, singulière de l'événement au lieu d'en faire l'expression omniprésente du dieu Pan. Tout autre est alors le modèle d'une pensée des multiplicités. Mais aussi bien du sujet : car ce dernier n'est pas à confondre, pour Badiou, avec l'animal humain, animal humain auquel Badiou réduirait sûrement l'expérience (même éthique, esthétique et de dépersonnalisation) des multiplicités dont nous parle Deleuze. L'animal humain, pour Badiou, s'amuse encore, chez Deleuze, des multiplicités immanentes. La fidélité, pour Badiou, à ce qu'il y a à la fois de singulier et d'universel dans l'événement constitue alors un tout autre modèle.
Romantisme deleuzien !

dimanche 13 novembre 2011

Autour d'Alain Badiou



Textes réunis par Isabelle Vodoz et Fabien Tarby
Editions Germina


Ce livre présente les contributions aux « journées Alain Badiou » qui se sont déroulées à Paris les 22, 23 et 24 octobre 2010. L'événement a permis la rencontre des paroles et des types de discours les plus divers autour d'Alain Badiou et de son oeuvre. Celle-ci fut analysée et discutée du point de vue de ses dimensions philosophique, logique, mathématique, politique, romanesque, théâtrale, poétique, linguistique, biographique... Le philosophe y prononça sa belle conférence : La relation énigmatique entre philosophie et politique.

Textes d'Alain Badiou, Judith Balso, Jean-Yves Béziau, Bruno Bosteels, Élie During, Peter Hallward, Patrice Maniglier, Quentin Meillassoux, Natacha Michel, François Nicolas, Dimitra Panopoulos, David Rabouin, Alessandro Russo, Fabien Tarby, Emmanuel Terray, Isabelle Vodoz, Cécile Winter.

lundi 5 septembre 2011

Un message de N.D à propos d'Anonymous


Le texte sur Anonymous décrit assez bien le phénomène mais ne laisse malheureusement apparaître qu'en creux ses limites ou ses faiblesses.

Plus ennuyeux, pour penser la nouveauté, il ne nous offre que des outils relativement archaïques, laissant de côté ce que cette "conspiration des égaux" nous révèle sur notre époque... non pas tellement en terme de changement ou de nouvelle ère, mais plutôt de l'assez belle permanence d'un idéal démocratique fort ancien.

Un idéal, dont le capiteux parfum d'aliénation nous oblige à rappeller que la citoyenneté, les droits démocratiques, le "un qui compte pour un", ne sont en dernière instance, dans les métropoles impérialistes, que le masque illusoire de la dictature du capital.

Vouloir plus de liberté, plus de droits pour les hommes et les femmes ce n'est pas renforcer la fiction d'une égalité dans le ciel de la citoyenneté, même si nous nous battons rigoureusement pour l'application de ces droits et pour leur extension, mais lutter pour que cette unité se réalise concrètement par l'abolition des classes et par une lutte résolue contre la division sociale du travail.

Celle qui envoie une partie de l'humanité fabriquer des ordinateurs dans les bagnes ouvriers pour que d'autres, et parfois les mêmes, mais un peu moins et moins souvent, puissent tapoter sur leurs claviers. Il faut se battre pour un meilleur salaire ou contre l'arbitraire mais penser la situation c'est avoir une stratégie et désigner l'ennemi, l'appeller par son nom et ce nom-là ce n'est pas la finance, l'oligarchie, la dictature des marchés ou d'une poignée de puissants... C'est le capital anonyme qui façonne chaque rouage de la société à son image pour lui permettre de s'élargir et de reproduire l'exploitation.

Résumons l'idée à la mode : la technique permettrait de créer une communauté de citoyens et d'égaux, perpétuellement mouvante... qui serait à la pointe des révolutions de demain. Plus de prolétariat et plus de bourgeoisie, l'internet fera ce que Bayrou, la constitution de l'URSS de 1936 ou la charte du travail de Pétain... proclament ou ont proclamé avoir réalisé.

Dans les faits, le texte pose simplement la question de la possibilité ou non d'une application radicale de la démocratie et des droits démocratiques, il projette dans le cyber-espace cette possibilité de réaliser ou de mener à son terme les promesses des révolutions bourgeoises passées. Parce que ce n'est ni plus ni moins que de cela qu'il s'agit. Où est la modernité?

Il n'est d'ailleurs pas certain que cette possibilité existe réellement autrement que comme un miroir aux alouettes, mais il s'agit d'un débat d'une toute autre portée, particulièrement aïgu d'ailleurs au regard de ce qui se passe dans le monde arabe. Encore une fois il ne s'agit pas de nier la permanence de la question démocratique mais de comprendre que la démocratie en suspension cela n'existe pas. Nier les classes ou la lutte des classes, c'est simplement être du bon côté de la barrière. Les nier en voulant seulement étendre la démocratie formelle... C'est être du demi-bon côté.

Parce que pour en arriver à ce point de la démocratie sans rivages, comme toujours chez les champions de l'innovation, le texte ne peut poser à aucun moment cette fameuse question des classes sociales, alors que la technique justement n'est pas neutre, qu'elle n'est pas en dessous ou au dessus d'elles, mais qu'elle est elle-même façonnée par les rapports sociaux (cf Badiou ou Althusser et le remarquable "sur la reproduction").

Que l'on ne se méprenne pas les Anonymous et les hackers qui s'en prennent au capital, comme de nombreuses personnes qui se battent radicalement ici et qui meurent, dans certains pays, pour l'idéal démocratique, sont des alliés de la révolution, mais ils ne sont pas la révolution.

Ils peuvent aider les opprimés, les prolétaires de Marx, ceux qui ont viré les Ben Ali comme ils en ont viré d'autres, à réaliser leurs objectifs, mais c'est encore ces derniers qui sont les plus aptes à les définir et à poser la seule question qui vaille d'être posée : celle du pouvoir et du but à atteindre.

Une alliance se polarise ou elle n'est que soumission. Et, là encore, c'est dans les usines que l'on mesure ce qu'une révolution change ou pas et c'est également là que se trouve le véritable potentiel révolutionnaire... Puisque les exploités, en se libérant, ne peuvent que libérer toutes les autres couches ou classes, y compris celles qui font silence sur l'existence de l'exploitation ou qui ne dénoncent que ses "excés".

Tout autre débat sur la modernité ne peut servir qu'à broder quelques motifs innovants ou bigarrés sur leurs linceuls, parce que la bourgeoisie, qui a, elle, bien conscience de sa propre existence donc de sa discipline, sait depuis quelques temps déjà, tout à la fois que le pouvoir est au bout du fusil et que la politique commande à ces fusils.

C'est à cette question qu'il faut répondre : quelle politique devons nous mettre en oeuvre et comment? Quelle direction du mouvement pour le mener à son terme, pour renverser sur la terre ferme la céleste démocratie citoyenne et pour construire l'égalité de tous et de toutes dans tous les domaines? Quelle base d'appui et quelle discipline ?

Il ne s'agit donc pas de refuser de prendre en compte l'absolue nouveauté des situations que nous vivons, mais de les prendre en compte réellement dans ce qu'elles ont de radicalement nouveau... et cela suppose, d'avoir une grille de lecture et d'analyse qui aille un poil plus loin qu'une version radicalisée du premier amendement de la constitution des Etats-Unis d'Amérique passée à la moulinette de la cyber-révolution...

N.D

mardi 30 août 2011

ANONYMOUS



Qui est ANONYMOUS ?








« We are Anonymous. We are Legion. We do not forgive. We do not forget. Expect us »







« Anonymous est la première superconscience construite à l'aide de l'Internet. Anonymous est un groupe semblable à une volée d'oiseaux. Comment savez-vous que c'est un groupe ? Parce qu'ils voyagent dans la même direction. À tout moment, des oiseaux peuvent rejoindre ou quitter le groupe, ou aller dans une direction totalement contraire à ce dernier. »
Chris Landers










Valeurs et modes opératoires d’Anonymous

1- Les valeurs

Anonymous c’est avant tout un collectif international sans nom. Un collectif composé d’individus qui se séparent de leur identité lorsqu’ils deviennent des Anonymous, pour des raisons de confidentialité mais pas uniquement. Alors que l’époque voit triompher l’identité comme objet de revendications communautaristes et de promotion de soi, les Anonymous universalisent l’identité collective dans la singularité de leur mouvement. Parce qu’aucun prérequis n’est nécessaire pour faire partie des Anonymous, n’importe qui peut le devenir. A une condition : que les actions perpétrées au nom d’Anonymous aient pour objet la défense et la promotion des libertés sous toutes ses formes. Liberté d’expression, d’association, d’accès à la culture, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, droit au respect de la vie privée.
N’importe qui peut devenir Anonymous, cela veut dire, n’importe qui peut devenir Citoyen. Les Anonymous avancent masqués lorsqu’ils prennent la parole en public. L’emblème de leur anonymat est le masque de Guy Fawkes rendu célèbre par le livre et le film V for Vendetta.



Les Anonymous utilisent Internet pour se regrouper, communiquer et agir. Bien que les innovations technologiques permettent aux Etats et aux multinationales d’être plus intrusifs que jamais, ces mêmes outils sont utilisés par les Anonymous pour défendre leurs droits. Celui des citoyens.

« Nous croyons que la liberté d'expression, la liberté de la presse, et plus que tout, un internet ouvert et libre sont la pierre angulaire d'une société démocratique : ils nous permettent à nous, citoyens, d'évaluer efficacement nos gouvernements. Si vous chérissez aussi ces valeurs et ces droits, vous faites donc, vous aussi, partie d’Anonymous. Nos adversaires ne devraient douter ni de notre détermination, ni de notre dévouement. Nous sommes déterminés à poursuivre ce combat aussi longtemps que nécessaire pour atteindre notre objectif. Nous ne sommes pas des "Hackers". Nous ne sommes pas des criminels. Nous ne sommes pas des terroristes. Nous ne sommes ni des vandales numériques à réprimer, ni des héros masqués à aduler. Nous sommes des citoyens de la vie de tous les jours, de simples hommes et femmes du monde numérique, préoccupés par la protection de leur liberté élémentaire. Nous sommes vous, nous sommes vos fils et vos filles, vos frères et vos sœurs, vos amis et vos collègues de travail. Nos rangs sont formés d'individus issus de nombreux pays et ethnies, unifiés par la camaraderie numérique et par l'intime conviction que nous nous battons pour l'intérêt commun et non pour le profit d'une minorité. Anonymous est la voix de ceux qui croient en la vérité, en la liberté et en la liberté d'expression. Anonymous pense que ce sont les petites actions d'un tout unifié qui font la différence. La liberté d'expression ne dépend pas d'une nation ou d'un parti. Nous n'avons ni visage, ni nom, nous sommes indépendants, mais nous luttons ensemble pour une cause commune. Si nous vous demandons de nous soutenir, ce n'est pas pour nous, mais pour votre propre liberté. Ne permettez à aucun gouvernement, aucune entreprise ou qui que ce soit d'autre de contrôler ce que vous êtes autorisé à voir, entendre ou penser. Nous ne tolérerons pas la censure. Nombreux sont les gouvernements ou les multinationales voulant mettre un terme à Wikileaks, OpenLeaks, Indoleaks ainsi qu'à bien d'autres plateformes similaires. Ils définissent leurs actions comme étant innocentes, ou les justifient par des appels douteux à l'intérêt national, alors que nuire à la liberté d'expression revient à porter atteinte à celle de toute une nation et de son peuple. Toute institution qui cherche à bloquer, à perturber ou à attaquer ces sites s'attaque de fait à la liberté d'expression, à la liberté de la presse, à l'Internet libre et aux valeurs fondamentales de la démocratie. Si rien n’est fait ces atteintes à la liberté d’expression auront des conséquences négatives pour l’humanité toute entière. Notre militantisme pacifique attirera l'attention sur ceux qui ont l’intention d’empiéter sur ces libertés d’expression et d’information – quel que soit le pouvoir dont ils disposent. Les entités contre qui nous faisons campagne nient un droit humain fondamental. Toute personne, société ou gouvernement qui se révolte contre ce modèle de censure et commence à promouvoir la liberté d’expression deviendra notre allié. Anonymous vise à éduquer nos adversaires plutôt qu'à leur faire du mal; nous faisons campagne pour la liberté de tout le monde, même celle de ceux qui nous critiquent et nous attaquent. Anonymous vous propose de rejoindre ses rangs pour lutter contre toutes les formes de censure et pour défendre la liberté, aussi bien ligne que dans le vrai monde. Nous existons dans toutes les sociétés, dans tous les pays. Si vous cherchez, vous nous trouverez, tout autour de vous, nous sommes partout.»
2- Le mode opératoire
L’arme des Anonymous est l’attaque par déni de service (DDOS) contre les multinationales ou les Etats qui bafouent les valeurs défendues par le collectif. Les Anonymous dialoguent via des forums où ils échangent de l’information, coordonnent leurs actions de manière immanente. Sans figure tutélaire, la proposition d’une attaque peut venir de n’importe lequel des membres qui participent au chat. Le logiciel LOIC installé sur le PC de chaque Anonymous est l’arme grâce à laquelle l’attaque décidée sur le chat va être mise en œuvre. Le principe est que chaque Anonymous envoie simultanément via LOIC un message à destination du serveur ennemi de sorte à ce qu’il sature et soit hors d’état de fonctionner. Seuls les plus doués techniquement peuvent aller jusqu’à modifier le contenu du site web ennemi (http://www.youtube.com/watch?v=OLEnO3WUIRI) . Les Anonymous qui ont décidé de se joindre au piratage n’ont même pas besoin de rester devant leur PC pour actionner le logiciel LOIC. Ce logiciel peut programmer l’envoi du message qui contribuera à saturer le serveur ennemi à l’heure H choisie par le Collectif. Une minorité ne suffit pas pour créer un DDOS. Pour réaliser l’attaque contre le site Mastercard (cf paragraphe ci après « Campagne Avenge Assange »), il a fallu rallier à cette cause au moins 3000 Anonymous. Si la mesure n’est pas populaire, le déni de service ne prend pas.
Nous pouvons considérer qu’une attaque par déni de service est une forme de manifestation numérique. Au lieu de battre le pavé pour protester contre je ne sais quoi, l’attaque par déni de service est une action pratiquée de chez soi qui touche directement sa cible.

Quelques faits d’arme des ANONYMOUS


1- Opération Raid sur Great Habbo

Le mouvement Anonymous a piraté le site web d’un hôtel virtuel après avoir pris connaissance d’un fait divers en Alabama. Un enfant de deux ans avait été banni de la piscine du parc sous prétexte qu’il avait le sida. Les Anonymous se sont infiltrés sur le site web. Ils ont crée des avatars noirs pour bloquer l’entrée de la piscine de l’hôtel virtuel, déclarant qu’elle était « fermée pour cause de sida ».




2- Projet Chanology

Le mouvement Anonymous sort réellement de l’anonymat début 2008.
Le 14 janvier, une vidéo de Tom Cruise faisant l’apologie de l’Eglise de Scientologie est postée sur Youtube et se propage à vitesse grand V sur la toile (http://www.youtube.com/watch?v=UFBZ_uAbxS0?). Pour endiguer le phénomène, L’Eglise de Scientologie exige que Youtube retire sans attendre la vidéo pour cause de non-respect du droit d’auteur. En réponse à cela, les Anonymous mettent en œuvre le projet Chanology. Ils lancent une série d’attaques informatiques contre le site web de la Scientologie, des canulars téléphoniques et fax aux centres de scientologie et organisent en parallèle des manifestations dans plusieurs pays.


3-Campagne Avenge Assange

Devant les pressions internationales, Paypal a décidé de ne plus accepter les dons envers Wikileaks. Visa et Martercard ont refusé d’accepter les paiements au profit de Wikileaks. Pire encore, le site financier suisse Postfinance a bloqué le fonds prévu pour la défense de Julian Assange. Alors que la justice n’a pas encore rendu un quelconque verdict sur les accusations qui pèsent sur le fondateur de Wikileaks, ces dénis de service constituent une condamnation avant l’heure de Julian ASSANGE. Par leurs actes, ces multinationales condamnent un présumé innocent. A ce déni de justice, les Anonymous répondent par un déni de service. Visa a été bloqué plus de 12h. 500 PC et 900 utilisateurs se sont attaqués simultanément au site Postfinance.







4- Opération Tunisie



«Le gouvernement Tunisien veut contrôler le présent avec des mensonges et de la désinformation, afin d’imposer le futur en cachant la vérité à ses citoyens.
Nous ne resterons pas silencieux face à ces actes.
Les Anonymous ont entendu l’appel à la liberté du peuple Tunisien. Nous, Anonymous, sommes décidés à aider le peuple Tunisien dans sa lutte contre l’oppression. Cela se fera.. Ceci est un avertissement pour le gouvernement Tunisien : les attaques à l’encontre de la liberté d’expression et d’information faites envers ses citoyens ne seront plus tolérées. Toute organisation impliquée dans la censure sera attaquée sans relâche jusqu’au jour où le gouvernement Tunisien entendra les appels à la liberté de son peuple»
Les Anonymous ont apporté un soutien concret à la révolution tunisienne : «Le 2 janvier 2011, huit sites gouvernementaux ou proches de la présidence tunisienne ont été mis hors service par saturation de leurs serveurs. Anonymous a fourni à ses membres et à tous ceux qui le souhaitaient un logiciel noyant ces sites de demandes d'accès, avec instruction de l'utiliser en même temps. Une semaine après, le site internet de la télévision nationale TV7 a été piraté pour qu'elle n'affiche que le message, en arabe « Les journalistes condamnent la répression de la police et exigent la libération de Slim Amamou ». Par ailleurs, Anonymous a aidé les internautes tunisiens à se protéger des agents de la censure sur internet du gouvernement en fournissant des astuces pour garantir l'anonymat de messages, de partage de fichiers ou leur protection. Certains tunisiens n'ont pas hésité, en Tunisie même, à s'afficher avec le masque symbole d'Anonymous.
Au début de leur action, au printemps 2010, les membres tunisiens d'Anonymous étaient environ une cinquantaine. Ils seraient à présent plus de 4000 à agir au travers de ce groupe.[]
Selon un des opposants arrêtés par la police tunisienne, Slim Amamou, l'action de la communauté a été « déterminante » dans l'extension de la révolte en Tunisie. C'est également l'avis d Lucie Morillon, membre de Reporters Sans Frontières. »

5- Opération Egypte

« Ceux qui détiennent le pouvoir en Égypte ont décidés de répondre aux appels à  la démocratie par de la violence létale. Les organisations internationales doivent être responsables et entendre ces appels dans ce moment critique de l’histoire. Vos appuis aux révoltes populaires dans les pays arabes ont étés ambiguës, voir même tout simplement inexistants. La Secrétaire d’état américaine Hillary Clinton a exemplifié l’indécision de la communauté internationale en indiquant que les États Unis “ne peuvent pas prendre parti”.  La neutralité mène à la complicité envers les régimes totalitaires, qui ont manifestés leur mépris contre le droit de leurs citoyens à manifester. Le régime de Moubarak a essayé de déconnecter le peuple Égyptien du reste du monde en leur coupant l’accès à Internet, pendant que sa police anti-émeutes  tirait - à balles réelles - sur les civils et agressait des journalistes internationaux. C’est à vous de travailler pour le peuple et de supporter le droit universel par rapport à la liberté d’expression. C’est votre devoir de vous opposer  aux régimes oppressifs, sans prendre en compte vos préférences politiques.  Les préoccupations géopolitiques quant à la «stabilité» ont trop longtemps servi d’excuse pour ignorer les violations manifestes des droits de l’Homme. Les citoyens du monde arabe sont victimes de leurs régimes politiques et pris en otage par ces derniers. Aujourd’hui ils font face. La situation actuelle en Égypte présente aux dirigeants du monde entier l’opportunité unique de reconnaître et respecter les ambitions d’un peuple à contrôler son propre futur. C’est aussi le moment où cette situation existentielle sera une fois pour toute résolu : Les gouvernements occidentaux sont-ils vraiment fait « pour et par le peuple » ou sont-ils des gouvernements marionnettes visant à assurer leur domination continuelle par le pouvoir. Anonymous a fait son choix. Nous prendrons parti. Nous apporterons notre aide aux personnes qui luttent pour la liberté d’expression, de rassemblement, et de communication - les droits civiques essentiels pour les peuples afin de construire leurs propres futurs.
Nous ne pardonnons pas. Nous n’oublions pas. Redoutez nous. »

Les pages web du Ministère de L’information et du Parti ont été piratées. Tirant les leçons de la révolution tunisienne, Moubarak ne s’est pas contenté de censurer Internet, il a coupé son alimentation à la source. Les Anonymous ont transmis des modes d’emploi pour que les Egyptiens puissent malgré tout poster leurs vidéos sur Internet. Les exactions commises par la police du Parti ont pu être visionnées par le reste du monde grâce à l’ancêtre de l’ADSL, le modem. Moubarak n’avait pas coupé les lignes téléphoniques…

Mise en perspective : De quoi Anonymous est-il le nom ?

Anonymous est un avatar du Cyberespace. Le cyberespace est pour le XXIe siècle le produit de révolutions technologiques et l’antichambre des événements politiques à venir. Véritable 4e dimension, le cyberespace est un espace-temps international, qui remet en question les frontières, la manière dont se déroulent les conflits entre Etats, les relations que les Etats entretiennent avec les peuples, les relations que les peuples entretiennent entre eux.
Le cyberespace est l’événement techno-politique du XXIe siècle. Nous ne pouvons plus ignorer les liens qui unissent, pour le meilleur comme pour le pire, technique et politique. Nous ne pouvons plus aujourd’hui parler de l’un sans évoquer l’autre, nous ne pouvons sérieusement penser l’un sans faire appel à l’autre. Avant Einstein, l’espace et le temps pouvaient être convoqués séparément ; bien qu’ils aient toujours entretenus des liens étroits. Avant la généralisation du cyberespace, la technique et la politique pouvaient être convoqués séparément ; bien qu’ils aient toujours eus des liens étroits. Nous ne pouvons plus ignorer aujourd’hui la co-appartenance de ces termes. Le cyberespace met plus que jamais en évidence le lien qui aura toujours déjà été effectif entre technique et politique.
La plus importante cyberattaque de l’Histoire a été subie par l’Estonie en 2008. Les Russes sont soupçonnés d’être à l’origine de cette cyberattaque (http://www.youtube.com/watch?v=OTNPj094TfY : voir l’excellent documentaire qui évoque bien d’autres questions passionnantes, « la Guerre Invisible »). Ce qui change dans ce type de conflit, c’est que l’ennemi est illocalisable. Un pays peut embaucher des hackers à travers le monde. Les PC dont ils prennent le contrôle pour initier des DDOS peuvent venir des 4 coins du monde. Dans ce nouvel espace-temps techno-politique, comment un Etat peut-il riposter à une attaque de cette ampleur si l’ennemi a du mal à être identifié et localisé ? Les Etats se sont rendu compte de leur vulnérabilité à la suite de la cyberattaque menée contre l’Estonie. D’autant que peu de moyen sont nécessaires pour mener une cyberattaque, tandis que les moyens déployés pour se protéger sont très coûteux. Depuis la cyberattaque menée contre l’Estonie, les Etats-Unis, la Russie, la Chine, Israël et de nombreux pays d’Europe se sont dotés d’institutions luttant contre la cybercriminalité, en lien avec l’armée, et recrutent à tour de bras des experts en sécurité informatique.
Lorsque nous avons la possibilité d’être témoin et de penser un réel changement d’époque, il est intéressant de faire une table de correspondance entre les termes de la nouvelle et ceux de l’ancienne époque. Aujourd’hui, les hackers qui sont temporairement à la solde d’un Etat peuvent être comparés aux corsaires ou aux mercenaires d’autrefois. La course au recrutement et au développement des techniques de piratage informatique peut être comparée à une course à l’armement pour qu’un Etat puisse atteindre une puissance de feu suffisante pour prétendre à l’équilibre de la terreur informatique (cf virus nouvel génération stuxnet qui a retardé de deux ans le programme nucléaire iranien évoqué dans « La Guerre Invisible : http://www.youtube.com/watch?v=OTNPj094TfY » et http://fr.wikipedia.org/wiki/Stuxnet).
Si les hackers à la solde de l’Etat sont les corsaires d’autrefois, qui est Anonymous ? Depuis la Grèce et hormis quelques particularités locales, notamment helvètes, la démocratie directe restait une idée, un concept sans ancrage concret. Anonymous est le nom de l’effraction de la démocratie directe dans le réel à échelle internationale. Anonymous est le tenant-lieu du peuple dans l’ère techno-politique. La question du Chef, de sa place dans le groupe, a toujours été une des problématiques incontournables posées à toute organisation politique. Tocqueville évoquait à ce propos qu’il y aurait toujours quelqu’un au bout de la laisse du pouvoir. Anonymous est le nom du premier mouvement politique acéphale, sans figure tutélaire. Les actions sont décrétées de manière immanente lors de discussions sur un forum anonyme. Celui qui est à l’origine de l’initiative est un Anonymous dont la proposition aura été suivie par de nombreux autres. Rendez-vous le jour J à l’heure H pour mener l’opération X en opposition à tel acte. Chaque Anonymous décide lui-même de prendre part ou non à une action. Il peut lui-même proposer des actions qui seront suivies ou non. Chaque fois que vous prenez part à une action, c’est comme si vous votiez en sa faveur. Il n’y a plus de médiation orchestrée par un tiers ou par une figure tutélaire. Il n’y a plus de représentants. Il n’y plus de différence entre le vote et l’action.
Anonymous est le fils de la technique. Comme elle, il est en deçà du bien et du mal. Comme la technique, la puissance de subversion des Anonymous peut faire craindre des dérives. Certes, un groupe de 10 personnes ne peut créer à lui seul un déni de service. Toutefois, nous pourrions imaginer la coordination de 3000 fanatiques prendre le contrôle de centrale nucléaire (cf encore une fois à la « Guerre Invisible » : aussi incroyable que cela puisse paraître, certaines centrales américaines pouvaient être pilotées (donc hackées) via Internet. Nous pourrions encore imaginer la coordination de cybercriminels à l’échelle internationale menant des escroqueries contre des particuliers. Qu’importe. Quoiqu’on en pense, cela arrivera. Il s’agit de notre présent. Nous sommes dans une nouvelle ère. Nous sommes dans l’ère techno-politique. Il est temps que les indignés d’aujourd’hui et les communistes d’hier comprennent qu’ils louperont le train de l’Histoire s’ils ne passent pas au numérique. Ils louperont le train de l’Histoire s’ils ne deviennent pas des Anonymous. Les Anonymous sont les Citoyens du monde. A eux d’inventer une éthique qui les prémunira du retour des idéologies en kit et des communautarismes de tout poil. Les Anonymous ne devront pas perdre leur essence : tout groupe gender, fasciste, communiste, écologiste, conservateur, social démocrate, que sais-je ne sera jamais considéré comme Anonymous même si ce groupe se revendique d’Anonymous. Anonymous doit conserver ses valeurs fondamentales mais minimalistes (cf pp 2-3) pour devenir le peuple qu’il est. Chaque Anonymous doit protéger et défendre, par ses actes, c/ses valeurs pour devenir le citoyen qu’il est :
http://linuxmanua.blogspot.com/2009/03/cyber-resistance-anonyme-en-2-minutes.html
http://fr-fr.connect.facebook.com/notes/anonymous-hactivist/anonymous-comment-rejoindre-le-r%C3%A9seau-irc/128614240546494
Selon l’expression consacrée, «  je décline toute responsabilité, de quelques natures qu’elles soient, quant à l’utilisation qui sera faites des services, techniques et méthodes décrites dans ce dossier. »
ANONYMOUS