vendredi 15 avril 2011

La haine selon Kacem


En réponse au livre de Mehdi Belhaj Kacem intitulé ''Après Badiou'' et publié par Bernard-Henri Lévy, j'ai tenu à faire cette mise au point, que le site littéraire du Nouvel Observateur a par ailleurs publié :
http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20110413.OBS1271/tribune-la-haine-selon-kacem.html


La haine selon Kacem


Si j'étais sans lien philosophique et humain avec Mehdi Belhaj Kacem et Alain Badiou, il ne me serait pas difficile de dire de cet Après Badiou, annoncé à grand renfort de communication Grasset/BHL, que c'est un ouvrage de philosophie minablement virtuose. La nécessité que je ressens de m'exprimer publiquement sur cette petite affaire, qui concerne effectivement le philosophe français vivant le plus lu et traduit dans le monde, et puis celui qu'on présente souvent comme le plus brillant de ma génération, j'accepte d'en payer le prix : celui d'une rupture radicale, philosophique, et surtout humaine, avec Mehdi Belhaj Kacem.
L'ouvrage en question, sur la forme, témoigne de ce qui a toujours été la faiblesse patente de son auteur : une pensée mal organisée, qui mêle tout avec tout, dans un syncrétisme plus confusionnel qu'éclairant. Mais il y a pire : l'Après Badiou est une sorte de vaste coulée de haine mégalomaniaque. Il s'agit vraiment, presque partout, tout le temps, d'être MBK, le grand MBK. Le MBK de Badiou, comme Hegel eut son Kierkegaard, ou (fantasme récurent de l'auteur) Wagner son Nietzsche. Qu'une telle grandeur conceptuelle, celle de MBK - dont il faut d'ailleurs que son heureux propriétaire martèle souvent l'évidence - soit servie pour l'essentiel, dans ce livre, par des procédés de putois, voilà qui monte immédiatement au nez du lecteur. Ces procédés sont l'insulte permanente à propos de Badiou, qui se voit affublé à peu près à chaque page d'un nouveau nom d'oiseau et puis la publication de correspondances ou dialogues privés.
Qu'est-ce qui a conduit Mehdi Belhaj Kacem à de tels procédés ? Peut-être un des traits marquants de sa personnalité : une incapacité totale à distinguer l'affectif et le conceptuel. Avec Mehdi, il s'agit toujours d'un inextricable mélange. BHL est désormais « Bernard », et il y aurait soudain quelques idées intéressantes chez celui que, naguère, il méprisait de part en part. Tandis que Badiou, qui l'a aidé et édité, est maintenant l'Ennemi.
Ce qui est ridicule, dans le portait de Badiou que brosse Mehdi Belhaj Kacem, c'est cette espèce d'hyperbole diabolique qui frise la paranoïa. Lorsque Mehdi, nous raconte sa réception à l'ENS et les mots de Badiou à son égard, on a beau lire et relire le passage exemplaire, on ne voit pas où est le problème. En quoi il aurait été insulté, méprisé... Au contraire, puisqu'il était là, invité. Mais le meilleur de la farce est dans cette affirmation selon laquelle Badiou lui devrait la moitié de ses droits d'auteur et de sa reconnaissance.
Un lecteur un peu attentif de Zizek verra assez vite que la haine collatérale que Belhaj Kacem lui voue dans ce livre (il n'aurait rien créé, ce simple bateleur) provient surtout de ceci que la plupart des innovations de Mehdi-le-Génie sont, à la racine, des reprises des questionnements de Slavoj Zizek à l'égard de Badiou. Voyez mes entretiens avec lui1. Et, surtout, son œuvre en son ensemble. Mais cela, bien sûr, Mehdi ne saurait l'admettre. Il faut donc cracher le venin, avant que quelqu'un, d'un peu plus futé que sa rhétorique, ne s'en aperçoive...
D'ailleurs, si on laisse de côté ce qu'il doit à Zizek, chaque fois que Mehdi Belhaj Kacem nous assène une géniale découverte personnelle, qui casserait l'histoire en deux, et Badiou en quatre, il est remarquable que celle-ci s'apparente (derrière le talent d'écrivain) à une simple constatation que les professeurs de philosophie enseignent au Lycée : Belhaj Kacem a découvert la Culture, le rapport transgressif de l'homme à l'égard de la nature, et puis l'existence du Mal. Et il faudrait pour cela le célébrer au Panthéon ou l'éditer en Pléiade ! La belle affaire, quand la poule, malgré sa virtuosité de clapet, découvre la banalité d'un ver.
Belhaj Kacem croit donc découvrir la poudre, citant au passage un de mes textes. Mais le grandiose, entre deux insultes, de sa critique proprement philosophique de Badiou se trouve, aussi bien, déjà pensé dans les textes de philosophes qu'il ne supporte pas, du simple fait qu'ils enseignent dans les institutions. De brillants penseurs de sa génération dont le soleil conceptuel est bien plus serein et précis que l'ombre de sa haine d'écorché vif. Quentin Meillassoux, David Rabouin, Dimitra Panopoulos, Elie During, Patrice Maniglier, entre autres, sans parler de tous ces philosophes de part le monde qui travaillent autour d'Alain Badiou, avec précision et distance critique, et dont citer les noms serait trop long2. Ce qui suffit à prouver qu'est tout aussi vaine sa distinction entre les philosophes et les antiphilosophes, les institutionnels et les francs tireurs.
Qui a approché Alain sait son humanité. Mais Mehdi Belhaj Kacem a besoin de prouver que Badiou est un monstre humain et une lumineuse erreur philosophique, précisément pour parvenir à démontrer qu'il est, lui, un plus grand penseur, encore. Le narcissisme de son livre est absolu. Lisez plutôt, si vous aimez la philosophie, sereine, froide, splendide, inventive, le recueil consacré à Logiques des mondes3. C'est ça, de la philosophie, et non pas une crise d'adolescence dont le grand onaniste serait BHL himself.
Qui n'a pas parcouru le système métaphysique d'Alain Badiou, et l'usage qu'il fait des mathématiques et de la logique les plus pointues, ne sait pas à quel point il est un grand penseur.4 A la hauteur d'un Spinoza ou d'un Leibniz. Véritablement éternel pour l'histoire de la philosophie, c'est une évidence. Il y en a donc assez, au fond, du débat sur Badiou le Mao, Badiou le Méchant. On peut discuter les positions politiques de Badiou. Personne ne s'en prive, y compris ses proches collaborateurs. Mais, avec son livre, Mehdi Belhaj Kacem n'aura fait que ramener aux devants de la scène les brouillards médiatiques de l'ignorance concernant la part éternelle de l'œuvre de Badiou, pour le profit de son propre « génie » autoproclamé, en faisant usage de procédés odieux. Et c'est sûrement cela, l'effet Bernard-Henri Levy...


F.T

1 commentaires:

Anthony LC a dit…

3 choses parmi des milliers

1°) N'importe qui sait que celui qui structure devient l'ennemi (il en va ainsi de Kant pour Deleuze et Badiou, de Sartre et Lévi-Strauss pour Bourdieu). Tout métaphysicien doit en passer par Kant.

2°) Etrangement Depuis que Badiou est dans l'imposture de se faire passer pour un platonicien quand il est un post-kantien, il me fait devenir chrétien, j'éprouve de la compassion pour celui que je fauche et qui fut mon tout autre structurant (comme le lui avait enseigné Althusser en son temps). Mais un philosophe ne peut pas naître de deux sophistes même si ceux-ci sot nécessaires (je parle d'Althusser le giscardien et de Lacan, l'homme qui vous fait prnedre des vessies qui éclatent - objet petit a, mathème, noeud borroméen - pour des lanternes). As-t-on déjà vu un platonicien pratiquer les idées immanentes, c'est-à-dire nier leur régression à l'infini et donc nier le Bien ? Le platonicien de l'époque demeure le leibnizien Cheminade, il maintient la transcendance des idées. Même l'ex-marxiste Sollers sera bientôt à force de souffrir de tout son corps plus platonicien que Badiou.

3°) tu t'arrêtes aux choses bruyantes quand la pensée se fabrique sur des choses plus ténues, l'impensé. C'est même ce qui fait l'avance d'Emmanuel Todd sur nombre de métaphysiciens. S'il est un type qui ne se veut pas philosophe, c'est bien lui (Comprenez aussi s'il est un type qu'il ne se veut pas c'est bien le philosophe). Mais il manipule La Vérité comme si celle-ci était statistiquement simple. Mais encore une fois la vérité n'est pas l'importance, n'a pas d'importance. En conclusion tu en restes toujours à l'image traditionnelle et décadente de la philosophie. Aucune perspective, insupportation de revivre sans cesse la même vie... La vie n'est que transformation et/ou génération. Todd est dit là.

Les actes de pensée sont ceux qui génèrent des types différents (et non pas excédents comme le voudraient la composante libanaise de la philosophie).