samedi 15 mai 2010

Freud selon Onfray


Onfray encore un effort pour être … philosophe

Par Nicolas Floury et Fabien Tarby

Quel homme sympathique ce Michel Onfray ! Tout sourire, le verbe haut, ne reculant pas à apostropher les patapoufs, à culbuter les idoles, à dégonfler les baudruches. Homme de gauche, à la gauche de la gauche même (comme nous, du reste), n’omettant jamais de rappeler ses origines modestes, de défendre les petites gens. Quelle verve ! Quel charisme ! Vraiment.
Alors nous vient l’idée de l’aider un peu, ce cher Michel Onfray. Oui, aidons-le à se hisser au rang de la philosophie véritable, nul doute que nous aurions tous à y gagner. Ô, c’est qu’il ne lui manque pas grand-chose, un presque rien. Ne dit-il pas lui-même qu’il faudrait poursuivre ce que Sartre avait initié sous le vocable de « psychanalyse existentielle » ? Sartre qui a écrit les 600 pages de L’Etre et le néant pour nous montrer que le sujet ne coïncide décidément jamais avec lui-même, qu’il reste divisé, coupé à jamais de sa propre identité.
Il vous faut franchir le pas, Monsieur Onfray. Et vous y êtes presque. Parce que ce sujet divisé, refendu, clivé, c’est la découverte de Freud. C’est le sujet du désir, le sujet de l’inconscient qu’a su débusquer Freud en écoutant ses patients.
On se demande donc si vous ne détestez pas, dans un geste et une endurance médiatiques, ce qu'au fond vous comprenez, et savez.
Toute réaction à Freud ne se comprend qu'à partir de sa pensée même. C’est que les anti-freudiens sont nécessairement des freudiens, voyez-vous ? Nous sommes aussi fondamentalement des freudiens que des coperniciens, des darwiniens. Ce qui ne signifie pas que nous acceptons tout crus les concepts de Freud, et que le Père Sigmund nous hante, nous castre... Cessez donc avec de telles images d'Epinal. Nous savons simplement que nous ne pouvons réfléchir à de tels concepts qu'en les prenant au sérieux. Qui pourrait aller contre cela, au nom de ce que fut l'homme « Sigmund Freud » ? Vous attaquez, en effet, ad hominem. Freud, dites-vous, par exemple, aimait l'argent (mais pas vous qui vous vantez pourtant de vos ventes à la télévision ?). Freud était ceci, l'homme était cela, la suite s'étirant dans un etc. écœurant et vain. Mais c'est là que toute philosophie est perdue ! Venons-nous visiter votre propre et personnelle déchetterie ? Que nous importe qui vous êtes ? Nous vous considérons, nous, comme pensée... Pourtant, qui était Freud, comme homme, comme individu s'efforçant de vivre, tel est, à peu près, le sens terminal de votre réflexion sur son œuvre. Voulez-vous donc, maintenant, donner des leçons de morale personnelle ? Vous ? Le pourfendeur du moralisme ? Êtes-vous donc le modèle, l'idéal du moi, et le moi idéal ?
Chassez-vous les sorcières, vous qui haïssez pourtant les inquisitions religieuses ? Croyez-vous que l'hédonisme suffise à établir le réel de ce temps ? Ignorez-vous que toute conscience, étrangement, en vient à rêver toute les nuits ? Que cela suffit à instaurer une question fondamentale sur notre être ? Ignorez-vous que toute jouissance n'est que dérisoire, provisoire, vous, le chantre de l'hédonisme ? Croyez-vous faire le tour des choses avec votre hédonisme de bon aloi, le fond de votre philosophie, alors même que votre idéal du libre plaisir est déjà à moitié captif de cette société de consommation et de spectacles ? La limite même de votre pensée...
Ce que Freud a vu, c'est justement que nous étions simplement humains, lui y compris. Votre méthode de lecture, apprenez-le, est fondamentalement réactive : vous lisez et comprenez en réaction à. Ce qui est fort triste pour un disciple de Nietzsche, comme vous. En avez-vous conscience ?
Bonne question...
Car la question aujourd’hui n’est plus du tout d’opposer la psychanalyse et la philosophie. C’est ce qui fait de vous, Michel Onfray, avec ce livre, un homme du passé, résolument. Il ne s’agit plus en ce début de XXIème siècle d’opposer philosophie et psychanalyse. Quel philosophe contemporain sérieux dira qu’il peut désormais penser sans tenir compte de l’apport de Freud ? Le sujet freudien, celui de l’inconscient, hante désormais toute philosophie véritable. C’est même à ce trait que l’on reconnait désormais les grands philosophes. Comment refuser Freud, refuser la théorie du sujet que l’on construit désormais à partir de lui, refondant ainsi la philosophie à tout nouveau frais ? Ce refus, ce rejet, cette forclusion, c’est ce qui fait que vous n’êtes pas, Michel Onfray, du moins pas encore, quant à cette question freudienne, philosophe véritable. Même si vous pouvez l'être en d'autres circonstances. Mais tout au plus êtes-vous, quant à la psychanalyse, un sophiste ; et on n’en manque guère par nos temps désorientés ; on ne vous apprend là rien.

Onfray nous fait ainsi songer à un homme qui aurait découvert, seul dans son coin, en autodidacte, que la Terre décidément n’est pas plate. Il faut annoncer la nouvelle, la rependre, informer l’opinion de toute urgence. Grande découverte certes, démonstration à l’appui. Mais cet homme, se confrontant aussitôt à ses pairs, s’entend dire que non seulement cela on le savait déjà, mais qu’en plus un dénommé Copernic avait déjà, et il y a fort longtemps, démontré plus encore : la Terre n’est plus le centre de l’univers, mais tourne sagement autour du Soleil. Mais oui, Monsieur Onfray, tout ce que vous dites de Freud est non seulement déjà connu de tous, mais tous en ont pris acte, et pensent de ce fait déjà bien loin devant vous.
Au moins Deleuze et Guattari, dans l'Anti-Œdipe, écrivait, en 1972, contre Freud mais c'était pour proposer quelque autre pensée du rapport entre le corps, l'esprit , la société. Et sans haine autobiographique, inutile, accessoire, secondaire. Freud n'est pas seulement Freud, mais une ouverture aux possibilités critiques infinies qu'une telle pensée délivre, dans le nouvel espace ainsi révélé. Le génie n'est pas une substance vraie, mais un nouveau territoire conquis pour le savoir de cette vérité, vérité mise par cette pensée en jeu.
Michel Onfray ne veut rien savoir de la découverte (révolution proprement copernicienne) de l’inconscient par Freud. Une telle « passion de l’ignorance », si elle était conséquente et naïve, mériterait même une invitation à déjeuner (c’est ce que faisait Lacan quand il rencontrait un sujet animé d’une telle passion, passion au fond assez rare). Sauf qu’Onfray ne dit pas tant « qu’il ne sait qu’une chose, c’est qu’il ne sait rien », mais tout au contraire, il affirme qu’il sait. Il sait lui qui est le véritable Freud : un simple imposteur. Sa doctrine : trafiquée, truquée, frelatée. Sa vie : celle d’un petit pervers de bas étage. Sa pensée : inexistante, nulle et non avenue.
Au fond quel dommage, cher Onfray, de vous priver volontairement de la formidable découverte freudienne, d’amputer ainsi votre pensée au point de vous priver tout accès possible à la construction d’une grande philosophie pour nos temps présents. Et pourtant Dieu sait que vous êtes l’un de ceux qui en est encore capable.
Allez ! Encore un effort Monsieur Onfray, tout n’est pas perdu, reprenez les choses du début, relisez donc une fois encore Freud et peut-être deviendrez vous enfin … philosophe.

3 commentaires:

frdm a dit…

À propos de l’affaire Onfreud
http://www.facebook.com/notes/psychanalogie/en-realite-michel-onfray-veut-sauver-la-psychanalyse-contre-freud-et-les-psychan/391038327884
= http://goo.gl/srst
Où l’on découvre dans les propos de M. Onfray dans la presse et à la télévision qu’il cherche à substituer à la psychanalyse dite « freudienne » une « psychothérapie pour aujourd’hui », « psychanalyse post-freudienne », consistant en… la « méditation philosophique », substituée par supersessionisme. Et que pour cela, il cherche à ridiculiser la règle fondamentale, la « loi » de la psychanalyse, qui consiste du côté du patient à dire tout ce qui vient à l’esprit (« association libre »). Et que dans ces conditions, le livre de M. Onfray cherchant à ridiculiser Freud n’est qu’un moyen de parvenir à ses fins qu’il révèle par ailleurs : « je souhaite dire que j’aimerais que ce livre soit aussi et surtout l’occasion de penser une psychothérapie pour aujourd’hui », in article de M. Onfray publié sur le site du Monde le 7 mai 2010. Où l’on découvre que tout ceci est motivé par la phobie de la notion “freudienne” selon laquelle la « normalité » n’existe pas, et qu’il n’y a qu’une différence de degré, et non de nature, entre les « normaux » et « ceux qui ne le sont pas », et que M. Onfray estime cela scandaleux et tient à une frontière nette entre les deux, afin de pouvoir se placer… devinez dans quelle catégorie : voilà toute l’affaire. Voilà ce qu’y trouvent ceux qui soutiennent M. Onfray dans son ambition.
Sommaire
— des extraits de l’article de M. Onfray paru sur le site du Monde le 7 mai 2010 (mais non paru dans l’édition papier)
— un premier commentaire de l’article de M. Onfray paru sur le site du Monde le 7 mai 2010
— des extraits du Dossier publié par Le Monde, sur site le 7 mai 2010 et dans l’édition papier le 8 mai 2010 : deux articles parmi ceux du dossier
— les liens vers les enregistrements vidéo de la prestation de M. Onfray lors de l’émission télévisée de Laurent Ruquier le samedi 8 mai 2010
— la transcription et le bref commentaire des passages estimés essentiels de la prestation télévisée précitée de M. Onfray le 8 mai 2010
— le lien vers le blog de M. Onfray qu’il consacre à son livre et les suites de celui-ci notamment dans les médias : essentiel pour mieux apprécier la “mentalité” de M. Onfray
— addition sur la notion de science et si la psychanalyse est une science
— le lien vers le blog d’Emmanuel Fleury qu’il consacre à l’affaire Onfray et notamment liste la plus complète des liens vers les articles relatifs à cette affaire.
Voir http://www.facebook.com/notes/psychanalogie/en-realite-michel-onfray-veut-sauver-la-psychanalyse-contre-freud-et-les-psychan/391038327884
= http://goo.gl/srst
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François-R. Dupond Muzart ~frdm
http://psychanalogie.fr

sajoo a dit…

tout cela prete a reflexion avant de tirer une quelconque conclusion

Anonyme a dit…

Le principal problème avec Freud, c'est qu'il tire l'essentiel de ses concepts des intuitions de Schopenhauer et Nietzsche. Ainsi, le rôle moteur de la sexualité était déjà mis en lumière par Schopenhauer; Nietzsche affirmait l'existence de pulsions échappant largement à toute conscience. Certaines pages de "Malaise dans la civilisation" semblent résolument nietzschéennes. Rien que de très normal puisque bien avant Freud, Nietzsche envisageait la culture et la civilisation comme machine de répression des instincts. De même, le rêve est subtilement analysé par Nietzsche dans les premières pages de "la Naissance de la tragédie". Certes, Freud invente une thérapeutique, mais la met au service de l'ascétisme moral (cf le traitement réservés aux masturbateurs invétérés), là où Nietzsche les place au centre d'une nouvelle éthique dite "surhumaine" et qui sera sous un certain angle reprise par Deleuze et Guattari (bâtir sur sa schizophrénie). Cela dit, je juge aussi ce livre d'Onfray plutôt stérile : le débat sur la scientificité de la psychanalyse date de l'époque de Freud,... C'est d'autant plus dommageable que ces premiers ouvrages s'intéressaient à des champs jusque là peu explorés en philosophie (diététique,...)

Un de vos anciens élèves.